Leçons tirées du Canada pour une gouvernance mondiale renouvelée

Instituto Symposium

Document de travail

ISSN 2938-0758

Mars 2026

Daniel Martín Menjón

Note méthodologique

Le présent document adopte une approche analytique mixte qui combine trois stratégies méthodologiques complémentaires, dont l'explicitation répond à la nécessité de transparence dans les protocoles de recherche.

Tout d'abord, l'étude utilise l'analyse du discours politique comme outil pour examiner les ruptures rhétoriques et conceptuelles qui signalent des transformations dans l'ordre international. Le discours de Mark Carney à Davos (20 janvier 2026) constitue le point d'entrée analytique, non pas parce qu'on lui attribue une causalité autonome sur les processus qu'il décrit, mais parce qu'il articule de manière exceptionnellement lucide une rupture épistémique — l'abandon du récit d'un ordre fondé sur des règles par un leader du G7 — qui cristallise des tendances documentées par la littérature académique depuis au moins une décennie. Le protocole d'analyse discursive suit les orientations de Fairclough (2003) sur l'analyse critique du discours, en tenant compte simultanément du texte (choix lexicaux, métaphores, intertextualité), de la pratique discursive (conditions de production et de réception du discours) et de la pratique sociale (les relations de pouvoir que le discours reproduit ou transforme).

Deuxièmement, le document s'appuie sur une revue systématique de la littérature académique interdisciplinaire couvrant des sources en espagnol, anglais, français, allemand et d'autres langues. Les critères de sélection bibliographique donnent la priorité aux ouvrages publiés par des maisons d'édition universitaires de référence et dans des revues indexées avec comité de lecture, sans exclure la littérature grise institutionnelle (rapports d'organismes internationaux, de think tanks et de centres de recherche) lorsqu'elle est indispensable pour documenter des processus en cours que la littérature académique n'a pas encore pleinement intégrés. Nous avons veillé à ce que l'appareil bibliographique reflète la pluralité épistémologique que le sujet lui-même revendique, en incluant des contributions de l'école anglo-saxonne des relations internationales, de la tradition francophone de Bertrand Badie, de l'Ordnungspolitik allemande de Herfried Münkler, de l'autonomie relationnelle latino-américaine de Russell et Tokatlian, de la théorie relationnelle chinoise de Qin Yaqing, et les voix du féminisme et de la décolonialité représentées par Tickner, Enloe, Mignolo et Quijano, entre autres. Les références suivent les normes de la septième édition de l'American Psychological Association (APA 7e éd.).

Troisièmement, le document utilise l'étude de cas comparative comme principale stratégie analytique. Le Canada sert de cas d'étude principal — un pays du G7 qui, confronté à la fois à l'hostilité de son principal partenaire commercial et à la fragmentation du multilatéralisme, a opté pour une combinaison de réalisme fondé sur des valeurs, de diversification stratégique et de diplomatie de puissance moyenne — complétée par des cas secondaires de référence comprenant l'Union européenne (en tant qu'acteur sui generis doté d'un pouvoir normatif et réglementaire), l'Australie (en tant que puissance moyenne alliée confrontée à des dilemmes similaires en matière de couverture stratégique), et des références ponctuelles à l'Indonésie, la Corée du Sud, l' u la Turquie et les puissances moyennes d'Amérique latine. Le choix du cas canadien répond à des critères de pertinence analytique et non à une prétention de représentativité statistique : l'objectif est la généralisation théorique (Yin, 2018), et non l'inférence causale.

Limites reconnues. La présente étude s'inscrit dans des limites qui doivent être explicitées. Premièrement, le biais temporel : l'analyse se concentre sur la période 2024-2026, un laps de temps trop court pour évaluer la consolidation ou l'échec des stratégies des puissances moyennes examinées. Deuxièmement, le biais des sources : malgré les efforts déployés pour intégrer des perspectives non occidentales, la bibliographie reflète inévitablement la prédominance de la production académique anglophone, un déséquilibre que la discipline des relations internationales n'a pas encore corrigé de manière satisfaisante. Troisièmement, la tension entre diagnostic et prescription : le document oscille entre l'analyse descriptive-explicative et la formulation de propositions normatives, une dualité qui exige une prudence épistémologique afin de ne pas confondre ce qui est avec ce qui devrait être. Quatrièmement, le constat qu'un cadre analytique centré sur les États et les élites risque de reproduire la logique qu'il prétend critiquer : ce document analyse la fin d'un ordre construit par les élites occidentales en utilisant principalement les instruments conceptuels de ces mêmes élites, une contradiction qui est atténuée — mais pas éliminée — par l'intégration de perspectives critiques féministes, décoloniales et du Sud global dans les chapitres 11 à 13. Cinquièmement, la question suivante : la proposition d'un nouvel ordre articulé par les puissances moyennes est-elle une autre « fiction commode » produite par les universitaires et les instituts d'études mondiales, ou une stratégie viable avec des conditions, des ressources et des obstacles identifiables ? Les conclusions du chapitre 15 tentent de répondre à cette question avec la plus grande honnêteté analytique possible.

Introduction

Le 20 janvier 2026, le Premier ministre canadien, Mark Carney, est monté à la tribune du Forum économique mondial de Davos pour prononcer un discours qui, en moins de quarante minutes, a bouleversé les termes du débat sur l'avenir de l'ordre international. Sous le titre « Principled and Pragmatic: Canada's Path » (Principé et pragmatique : la voie du Canada), Carney a décrit l'architecture multilatérale construite après la Seconde Guerre mondiale comme « a pleasant fiction » (une fiction agréable), dont l'utilité avait expiré face à l'évidence que les grandes puissances se soustrayaient à leurs obligations « when convenient » (lorsque cela leur convenait) et que les règles commerciales étaient appliquées de manière asymétrique (Premier ministre du Canada, 2026). La formulation n'était pas purement rhétorique : l'adjectif « agréable » suggère une complicité collective dans le maintien d'une illusion qui profitait à ceux qui y participaient, ce qui distingue cette déclaration d'un simple diagnostic d'échec institutionnel.

Le présent document examine les implications théoriques et pratiques de cette rupture discursive. Son argument central soutient que l'effondrement de l'ordre libéral international — processus que Cooley et Nexon (2025) considèrent comme déjà achevé — ne conduit pas nécessairement au chaos, mais ouvre un espace d'action pour les puissances moyennes, comprises non pas comme une catégorie résiduelle dans la hiérarchie du pouvoir, mais comme des acteurs capables d'articuler des coalitions, de préserver les biens publics mondiaux et de proposer des architectures institutionnelles alternatives. Le Canada, sous la direction de Carney, offre un cas d'étude particulièrement révélateur : un pays du G7 qui, confronté à la fois à l'hostilité de son principal partenaire commercial et à la fragmentation du multilatéralisme, a opté pour une combinaison de réalisme fondé sur des valeurs, de diversification stratégique et de diplomatie de puissance moyenne qui défie les prédictions tant du néoréalisme classique que du libéralisme institutionnel orthodoxe.

L'analyse se déploie en sept parties. La première établit le cadre théorique à travers une généalogie du concept d'ordre libéral international, une lecture détaillée du discours de Davos et un examen de la géoéconomie comme nouveau champ de confrontation entre États. La deuxième partie aborde la théorie des puissances moyennes et son application au cas canadien. La troisième partie analyse l'Union européenne en tant qu'acteur stratégique, en accordant une attention particulière aux rapports Draghi et Letta, à l'accélération de la défense européenne et aux modèles d'intégration démocratique. La quatrième partie examine trois vecteurs de transformation systémique que toute analyse de l'ordre international doit aborder : la révolution technologique et le capitalisme de surveillance, la crise climatique en tant que vecteur géopolitique structurant, et le populisme en tant qu'érosion démocratique endogène. La cinquième partie intègre le paradigme de la sécurité humaine aux perspectives féministes, postcoloniales et du Sud global, indispensables à toute proposition de gouvernance véritablement mondiale. La sixième partie examine la réforme institutionnelle et la gouvernance des espaces communs mondiaux — océans, Arctique et espace extra-atmosphérique. La septième partie synthétise les conclusions et formule des propositions assorties de conditions spécifiques, de ressources nécessaires et d'obstacles identifiables, soumettant la viabilité de l'argument à l'examen minutieux qu'il mérite.

Sur le plan méthodologique, le document combine l'analyse du discours politique avec une revue systématique de la littérature académique interdisciplinaire, en incorporant des sources en espagnol, anglais, français, allemand et d'autres langues, complétée par une étude de cas comparative dont la conception et les limites sont explicitées dans la note méthodologique précédente. Les références suivent les normes de la septième édition de l'American Psychological Association. Nous avons veillé à ce que l'appareil bibliographique reflète la pluralité épistémologique que l'argumentation revendique, en incluant des contributions issues de diverses traditions académiques — de l'institutionnalisme libéral d'Ikenberry à la colonialité du pouvoir de Quijano, de l'Ordnungspolitik allemande à l'autonomie relationnelle latino-américaine. Cette diversité n'est pas un exercice décoratif, mais une exigence épistémologique : un document qui diagnostique la fin d'un ordre construit à partir de l'Occident ne peut analyser cette fin exclusivement avec les outils conceptuels de l'Occident.

PARTIE I

CADRE THÉORIQUE ET DIAGNOSTIC

Chapitre 1. L'ordre libéral international : généalogie, crise et résilience

1.1. Généalogie d'un concept controversé

La notion d'un ordre international fondé sur des normes, des institutions et des valeurs libérales possède une généalogie intellectuelle qui remonte au moins au projet de paix perpétuelle formulé par Emmanuel Kant en 1795. Dans son célèbre opuscule, Kant proposait une fédération d'États libres — un foedus pacificum — qui, sans constituer un gouvernement mondial, établirait les conditions permettant de dépasser progressivement la guerre comme instrument de politique (Bohman et Lutz-Bachmann, 1997). La réception contemporaine de Kant oscille entre ceux qui interprètent sa proposition comme un fédéralisme progressif et ceux qui la voient comme une confédération volontaire, mais dans les deux cas, l'héritage kantien a fourni l , le substrat philosophique sur lequel s'est construite l'architecture institutionnelle de l'après-guerre.

Le passage de la philosophie à la pratique institutionnelle s'est produit en deux vagues historiques décisives. La première, associée à l'internationalisme wilsonien de 1919, s'est concrétisée par la Société des Nations et l'aspiration à un système de sécurité collective qui, comme on le sait, a échoué face au retrait américain et à la montée des totalitarismes. La deuxième vague, incomparablement plus fructueuse, a eu lieu entre 1944 et 1951 avec la création du système de Bretton Woods, des Nations unies, du plan Marshall, de l'OTAN et du GATT. Comme le montre Steil (2013) dans sa reconstitution minutieuse de la conférence de Bretton Woods, l'architecture financière internationale n'était pas le résultat d'un consensus bienveillant, mais d'une lutte géopolitique entre les États-Unis et le Royaume-Uni, dans laquelle la vision de Harry Dexter White l'emporta sur celle de John Maynard Keynes, établissant l'hégémonie du dollar comme pierre angulaire du nouveau système.

G. John Ikenberry a fourni la formulation théorique la plus influente de cet ordre. Dans son ouvrage fondateur After Victory (2001), Ikenberry a fait valoir que les ordres internationaux construits après les grandes guerres acquièrent une stabilité lorsque la puissance hégémonique accepte de limiter son pouvoir par le biais d'institutions qui donnent une voix et une prévisibilité aux États subordonnés. Dans son article publié en 2018 dans International Affairs, « The End of Liberal International Order? », il reconnaissait que l'ordre traversait une crise sans précédent, mais insistait pour distinguer la crise du leadership américain de la crise de l'ordre libéral proprement dit (Ikenberry, 2018). Cette distinction a été développée plus en détail dans A World Safe for Democracy: Liberal Internationalism and the Crises of Global Order (Ikenberry, 2020), où il retrace l'histoire de l'internationalisme libéral sur deux cent cinquante ans et soutient que la crise contemporaine est fondamentalement une crise de la gouvernance américaine de l'ordre, et non de l'ordre lui-même. Plus récemment, Ikenberry (2024) a actualisé sa position dans « Liberal Statecraft and the Problems of World Order », publié dans le numéro spécial de l'Oxford Review of Economic Policy coordonné par Susskind et Vines, où il examine comment les démocraties libérales peuvent reformuler leurs stratégies face à la concurrence géopolitique sans abandonner les principes institutionnels qui sous-tendent leur avantage comparatif.

1.2. La thèse de la résilience et ses détracteurs

La position d'Ikenberry ne fait pas l'unanimité, même au sein du camp libéral. Deudney et Ikenberry (2018) ont articulé la version la plus robuste de la thèse de la résilience dans « Liberal World: The Resilient Order », publié dans Foreign Affairs, où ils ont fait valoir que les fondements institutionnels de l'ordre libéral sont plus profonds que ne le supposent ses détracteurs : elles sont étroitement liées aux intérêts d'innombrables acteurs étatiques et non étatiques, elles s'appuient sur des précédents historiques de reprise après des crises antérieures et, surtout, elles ne sont confrontées à aucun modèle alternatif cohérent. Cet argument constitue la réfutation la plus puissante de toute thèse sur le déclin et est donc incontournable dans toute analyse rigoureuse.

Du point de vue du réalisme, John Mearsheimer (2019) a présenté la réfutation la plus systématique dans « Bound to Fail: The Rise and Fall of the Liberal International Order », publié dans International Security. Pour Mearsheimer, l'ordre libéral a toujours été un phénomène contingent lié à la période unipolaire de l'après-guerre froide ; son expansion — par la promotion de la démocratie, l'intégration économique et l'élargissement institutionnel — a généré les contradictions qui le rongent aujourd'hui, depuis la montée des puissances révisionnistes jusqu'à la réaction nationaliste dans les démocraties occidentales elles-mêmes. Patrick Porter (2020), dans The False Promise of Liberal Order: Nostalgia, Delusion and the Rise of Trump, a radicalisé cette lecture en affirmant que l'ordre n'a pas été construit sur un leadership bienveillant, mais sur l' u la coercition, et que la nostalgie d'un passé idéalisé empêche de comprendre la nature réelle des relations de pouvoir internationales.

Le numéro spécial de International Organization publié à l'occasion du soixante-quinzième anniversaire de la revue, édité par Lake, Martin et Risse (2021), constitue l'évaluation collective la plus autorisée de l'état du domaine. L'introduction des éditeurs a clarifié ce que signifient exactement les termes « libéral », « international » et « ordonné » dans le concept d'ordre international libéral, une distinction analytique dont l'absence a généré une confusion persistante. Börzel et Zürn (2021) ont identifié une transition du « multilatéralisme libéral » (qu'ils ont appelé OLI I) vers un « libéralisme postnational » (OLI II) dans lequel les contestations proviennent non seulement des puissances révisionnistes, mais aussi des mouvements sociaux qui considèrent que la dimension démocratique de l'ordre existant est insuffisante. Adler-Nissen et Zarakol (2021) ont analysé comment les luttes pour la reconnaissance — le désir des États de voir leur identité et leur statut affirmés — corrodent l'ordre de l'intérieur, un mécanisme distinct à la fois de la concurrence matérielle et de la contestation normative. Farrell et Newman (2021) ont examiné le « visage de Janus » de l'ordre informationnel libéral, démontrant comment les normes d'ouverture qui définissent l'ordre libéral dans le domaine numérique peuvent être instrumentalisées contre les États libéraux eux-mêmes. Et Búzás (2021) a introduit une dimension généralement absente du débat : le racisme ancré (embedded racism) dans les institutions libérales internationales, une perspective dont la pertinence est développée plus en détail dans le chapitre huit du présent document.

1.3. La fin de l'hégémonie américaine et l'ordre antilibéral

Cooley et Nexon (2020) ont déplacé le centre du débat avec Exit from Hegemony: The Unraveling of the American Global Order, où ils soutiennent que l'ordre international mondial n'est pas synonyme d'hégémonie américaine et que, par conséquent, le déclin de cette dernière n'implique pas nécessairement l'effondrement du premier. Leur distinction entre hégémonie et ordre a permis de conceptualiser un scénario — de plus en plus plausible — dans lequel les institutions libérales persistent, mais sans le soutien du pouvoir qui les a créées. En janvier 2025, les auteurs eux-mêmes ont radicalisé leur position dans un article publié dans Foreign Affairs sous le titre « Trump’s Antiliberal Order: How America First Undercuts America’s Advantage », dans lequel ils affirment que « la présidence de Trump ne mettra pas fin à ce qu'on appelle l'ordre international libéral, pour la simple raison que celui-ci a déjà pris fin » (Cooley et Nexon, 2025). Ce qui émerge à la place n'est pas le chaos, mais un ordre antilibéral dans lequel les États-Unis utilisent leur puissance non pas pour soutenir les institutions multilatérales, mais pour maximiser leurs avantages bilatéraux par la coercition économique.

Cette interprétation rejoint directement la formulation de Carney à Davos. Si l'ordre libéral était une « fiction commode » – un récit que tout le monde acceptait parce qu'il était utile –, la nouveauté du moment présent réside dans le fait que la puissance qui bénéficiait le plus de cette fiction a décidé de l'abandonner. La question qui structure le reste de ce document n'est donc pas de savoir si l'ordre libéral peut être restauré – les faits suggèrent que non, du moins sous sa forme antérieure –, mais quel type d'ordre peut être construit en son absence et quel rôle revient aux puissances moyennes dans cette construction.

1.4. Perspectives non occidentales : au-delà du canon anglo-saxon

Tout diagnostic de l'ordre libéral international qui aspire à une validité globale doit intégrer les voix de ceux qui n'ont jamais connu cet ordre comme libéral ou ordonné. Amitav Acharya (2017) a proposé le concept de « monde multiplex » (multiplex world) comme alternative à la fois au unipolarisme libéral et au multipolarisme compétitif, décrivant un ordre caractérisé par de multiples modernités, un leadership partagé et des voies de gouvernance diverses et s. Dans son ouvrage le plus récent, The Once and Future World Order (Acharya, 2025), il a fait valoir que les fondements de l'ordre mondial moderne ne sont pas apparus en Europe westphalienne, mais en Sumérie vers 2500 avant J.-C., une thèse qui déstabilise le récit eurocentrique sur lequel repose toute la discussion sur « l'ordre libéral ».

Dans le milieu universitaire chinois, Yan Xuetong (2019) a développé dans Leadership and the Rise of Great Powers une théorie du « réalisme moral » selon laquelle la qualité du leadership — en particulier l'autorité morale, un concept qui renvoie à la tradition confucéenne du wang dao — constitue le facteur décisif dans l'ascension et la chute des grandes puissances. Qin Yaqing (2018), quant à lui, a proposé dans A Relational Theory of World Politics une alternative ontologique radicale au rationalisme occidental : une conception de la gouvernance comme relation plutôt que comme gestion fondée sur des règles, basée sur la dialectique du zhongyong (中庸) qui privilégie l'harmonie procédurale à la résolution définitive des contradictions. Ces contributions ne sont pas de simples curiosités académiques, mais des propositions théoriques sérieuses qui remettent en question les hypothèses fondatrices du domaine des relations internationales tel qu'il est pratiqué dans les universités occidentales.

Chapitre 2. Le discours de Davos comme point d'inflexion

2.1. Contexte, texte et sous-texte

Mark Carney a prononcé son discours « Principled and Pragmatic: Canada’s Path » le 20 janvier 2026, lors de la cinquante-sixième réunion annuelle du Forum économique mondial, après avoir été présenté par Larry Fink, président-directeur général (PDG) de BlackRock et coprésident par intérim du Forum économique mondial. Le choix du présentateur n'était pas fortuit : Larry Fink incarne le croisement entre la finance mondiale et la gouvernance climatique que Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d'Angleterre, ancien envoyé spécial des Nations unies pour le financement climatique, a parcouru tout au long de sa carrière. Le discours a été prononcé à un moment de tension maximale entre Ottawa et Washington : quatre jours auparavant, le 16 janvier, Carney avait signé à Pékin un accord préliminaire avec la Chine que les États-Unis ont interprété comme une provocation, et la menace de droits de douane punitifs américains sur les exportations canadiennes était imminente.

La citation la plus significative du discours mérite d'être reproduite exactement dans son contexte immédiat : « Ce soir, je vais vous parler d'une rupture dans l'ordre mondial, de la fin d'une fiction agréable et du début d'une dure réalité où la géopolitique — où la grande puissance principale — n'est soumise à aucune limite, à aucune contrainte » (Premier ministre du Canada, 2026). L'expression « fiction agréable » constitue le cœur rhétorique du discours. L'adjectif « agréable » implique que la fiction n'était pas simplement fausse, mais qu'elle était agréable pour ceux qui y participaient, ce qui connote une complicité collective : tout le monde savait que le récit de l'ordre fondé sur des règles était « partiellement faux », que « les plus forts s'en exemptaient quand cela leur convenait » et que « les règles commerciales étaient appliquées de manière asymétrique », mais préférait maintenir l'illusion parce que les avantages de le faire l'emportaient sur les coûts liés à la confrontation avec la réalité.

Carney a explicitement invoqué Václav Havel et son essai de 1978 « The Power of the Powerless », établissant un parallèle entre la résistance des dissidents tchécoslovaques au système soviétique et la position des puissances moyennes contemporaines face à l'hégémonie coercitive. La référence à Thucydide et la déclaration selon laquelle « la nostalgie n'est pas une stratégie » ont complété un cadre rhétorique combinant réalisme classique et volontarisme politique. Carney a explicitement adopté le concept de « réalisme fondé sur des valeurs » inventé par le président finlandais Alexander Stubb, une formulation qui tente d' dépasser la dichotomie entre idéalisme et réalisme par la défense pragmatique de principes dans un environnement hostile.

2.2. La solidarité des puissances moyennes comme stratégie

La dimension la plus innovante du discours résidait dans son appel à l'action collective des puissances moyennes. Carney a déclaré que « les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si nous ne sommes pas à la table, nous sommes au menu » (Forum économique mondial, 2026), une formulation qui traduit en langage courant la logique théorique de l'équilibre institutionnel : en l'absence d'une puissance hégémonique engagée dans le multilatéralisme, les puissances moyennes doivent créer leurs propres coalitions pour éviter la marginalisation. Il a proposé une « troisième voie » entre la soumission à une puissance hégémonique et la concurrence solitaire, articulée autour de la diversification commerciale, de la coopération en matière de défense entre alliés démocratiques et de la défense sélective des institutions multilatérales qui conservent encore leur fonctionnalité.

Les réactions internationales ont confirmé l'impact de ce discours. Stubb l'a qualifié de « l'un des meilleurs discours que nous ayons entendus ici à Davos cette semaine ». Bob Rae, ambassadeur du Canada auprès des Nations unies, a écrit dans Policy Magazine que ce discours « définira désormais la réponse du monde aux excès erratiques des hégémons » et l'a comparé, en termes d'importance, à la Gray Lecture de Louis St. Laurent en 1947, considérée comme l'acte fondateur de la politique étrangère internationaliste du Canada. Stewart Patrick (2026), du Carnegie Endowment for International Peace, a publié « Carney’s Remarkable Message to Middle Powers », le décrivant comme « la première fois qu'un dirigeant d'un proche allié des États-Unis a eu le courage de tenir tête au président Donald Trump ». La réponse de Trump a été caractéristique : « Le Canada existe grâce aux États-Unis... Souviens-toi de cela, Mark », suivie de l'annulation de l'invitation de Carney à son Conseil de paix. Nesrine Malik a offert dans The Guardian une perspective critique nécessaire en soulignant que Carney reconnaissait la fausseté de l'ordre « une fois que la pourriture avait atteint sa propre porte », laissant entendre que cette découverte était tardive pour ceux qui avaient souffert des asymétries du système pendant des décennies.

Chapitre 3. Géoéconomie et interdépendance armée

3.1. De la géopolitique à la géoéconomie

Le concept de géoéconomie a été articulé par Edward Luttwak (1990) dans son article influent « From Geopolitics to Geo-Economics: Logic of Conflict, Grammar of Commerce », publié dans The National Interest, où il a fait valoir qu'avec la fin de la guerre froide, la logique du conflit s'exprimerait de plus en plus à travers la grammaire du commerce. Pendant trois décennies, cette intuition est restée relativement marginale dans la discipline des relations internationales, dominée par des paradigmes qui séparaient analytiquement la sphère de la sécurité de la sphère économique. L'émergence des sanctions comme principal instrument de politique étrangère, l'instrumentalisation des chaînes d'approvisionnement et la militarisation des interdépendances financières ont replacé la géoéconomie au centre de l'analyse stratégique.

Robert Blackwill et Jennifer Harris (2016) ont fourni dans War by Other Means: Geoeconomics and Statecraft, publié par Belknap Press de Harvard University Press, la première taxonomie systématique des outils géoéconomiques : politique commerciale, politique d'investissement, sanctions économiques, politique cybernétique, aide au développement, politique financière et énergétique. Leur argument central — selon lequel les États-Unis recouraient trop souvent à l'instrument militaire alors que le « portefeuille » pouvait être plus efficace que le « fusil » — s'est révélé prophétique à la lumière des événements ultérieurs ( ). Mark Leonard (2021) a inventé dans The Age of Unpeace: How Connectivity Causes Conflict, publié par Bantam Press, le concept de « désapaisement » (unpeace) pour décrire un état intermédiaire entre la paix et la guerre dans lequel les connexions mondiales censées favoriser la coopération deviennent des vecteurs de conflit. Leonard a identifié trois « empires de connectivité » — américain, chinois et européen — chacun avec des logiques de pouvoir différentes, mais tout aussi capables d'instrumentaliser les interdépendances.

3.2. L'interdépendance armée : Farrell et Newman

La contribution théorique la plus influente dans ce domaine est celle de Henry Farrell et Abraham Newman, dont l'article « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion » (2019), publié dans International Security, a identifié deux mécanismes par lesquels les États exploitent les structures en réseau de type hub-and-spoke qui caractérisent l'économie mondiale : l'« effet panoptique », qui permet aux États situés aux nœuds centraux des réseaux de surveiller les flux d'informations et les transactions, et l'« effet de point d'étranglement » (chokepoint effect), qui leur permet d'interrompre ou de conditionner l'accès à ces réseaux. Le système de messagerie financière SWIFT, les câbles sous-marins à fibre optique et les plateformes technologiques américaines sont des exemples paradigmatiques de nœuds dont la centralité confère un pouvoir coercitif asymétrique.

Farrell et Newman (2023) ont élargi ce cadre analytique dans Underground Empire: How America Weaponized the World Economy, publié par Henry Holt and Company aux États-Unis et par Allen Lane au Royaume-Uni, où ils racontent comment les États-Unis « se sont glissés somnambules dans une nouvelle lutte pour l'empire » en découvrant et en exploitant progressivement la centralité de leurs réseaux financiers et technologiques. Cet ouvrage, récompensé par le prix Arthur Ross Book Award, montre comment l'instrumentalisation des interdépendances a généré des effets de rétroaction qui menacent de fragmenter l'économie mondiale en blocs technologiques et financiers rivaux. Leur ouvrage collectif The Uses and Abuses of Weaponized Interdependence (Brookings, 2021), auquel ont contribué Mastanduno, Goddard, Carpenter et Narlikar, a étendu ce cadre à de multiples domaines sectoriels.

3.3. Sanctions, dollar et alternatives monétaires

Agathe Demarais (2022) a présenté dans Backfire: How Sanctions Reshape the World Against U.S. Interests, publié par Columbia University Press, l'analyse la plus complète des conséquences indésirables des sanctions économiques, démontrant que leur utilisation excessive non seulement érode leur efficacité, mais encourage activement la création d'infrastructures financières alternatives. Barry Eichengreen (2011) a fourni dans Exorbitant Privilege: The Rise and Fall of the Dollar and the Future of the International Monetary System la référence canonique sur l'hégémonie du dollar, un privilège qu'il a plus récemment analysé en relation avec la géopolitique contemporaine (Eichengreen, 2024). La question de la dédollarisation, qui s'est accélérée après le gel des actifs de la banque centrale russe en février 2022, a donné lieu à une littérature croissante, notamment l'analyse de Clayton, Dos Santos, Maggiori et Schreger (2025) sur la stratégie distinctive d'internationalisation du yuan dans l'American Economic Review et les études sur l'initiative de paiements transfrontaliers des BRICS comme alternative à SWIFT.

3.4. La nouvelle économie de la politique industrielle

Le retour de la politique industrielle constitue l'une des transformations les plus significatives du paysage géoéconomique contemporain. Dani Rodrik a anticipé ce revirement avec son analyse du « trilemme de la mondialisation » dans The Globalization Paradox (2011), où il a fait valoir que l'hypermondialisation, la souveraineté nationale et la politique démocratique sont mutuellement incompatibles : seules deux de ces trois entités peuvent coexister simultanément. Plus récemment, Rodrik a proposé le concept de « productivisme » comme cadre alternatif au néolibéralisme et au protectionnisme, initialement présenté dans un document de travail de la Kennedy School de Harvard (Rodrik, 2023) et développé dans un chapitre de Sparking Europe’s New Industrial Revolution (Bruegel Blueprint 33, 2023). L'article de Juhász, Lane et Rodrik (2024), « The New Economics of Industrial Policy », publié dans Annual Review of Economics, constitue la revue académique définitive de la renaissance de la politique industrielle, documentant la manière dont les États ont abandonné le consensus anti-interventionniste qui a dominé la discipline économique pendant quatre décennies.

Rodrik et Walt (2024) ont étendu cette analyse au domaine des relations internationales dans « How to Construct a New Global Order », publié dans l'Oxford Review of Economic Policy, où ils ont fait valoir qu'un nouvel ordre mondial doit partir de la reconnaissance que les pays ont des « modèles de capitalisme » divers et légitimes, et que les institutions internationales doivent s'adapter à cette diversité plutôt que d'imposer une convergence. Roberts et Lamp (2021) ont proposé dans Six Faces of Globalization: Who Wins, Who Loses, and Why It Matters un méta-cadre analytique qui identifie six récits concurrents sur la mondialisation — de l'establishment au populisme de droite, en passant par le géo-économisme et l'environnementalisme —, un outil conceptuel particulièrement utile pour situer les différents diagnostics sur l'ordre libéral.

Le concept de « polycrise » — l'interaction simultanée et mutuellement amplificatrice de multiples crises systémiques — a été formalisé sur le plan académique par Homer-Dixon et al. (2024) dans « Global Polycrisis: The Causal Mechanisms of Crisis Entanglement », publié dans Global Sustainability par Cambridge University Press. Cette notion est analytiquement supérieure à la simple énumération des crises, car elle saisit les mécanismes causaux par lesquels la crise climatique, la fragmentation géoéconomique, l'instabilité financière et l'érosion démocratique se renforcent mutuellement, générant une complexité systémique qui dépasse la capacité de réponse des institutions existantes.

PARTIE II

LES PUISSANCES MOYENNES ET LE CAS DU CANADA

Chapitre 4. Théorie des puissances moyennes : évolution et débats contemporains

4.1. Origines et approches classiques

La catégorie de « puissance moyenne » a parcouru un long chemin depuis sa formulation initiale dans le contexte de la planification de l'ordre d'après-guerre. Le Canada et l'Australie ont été les premiers États à revendiquer explicitement ce statut lors des négociations qui ont conduit à la création des Nations unies, comme le documente Adam Chapnick (2005) dans The Middle Power Project: Canada and the Founding of the United Nations, publié par l' t UBC Press. Chapnick a toutefois fait valoir que l'idée de puissance moyenne a fini par nuire à la diplomatie canadienne en créant des attentes disproportionnées et une identité nationale trop dépendante de la reconnaissance internationale.

Cooper, Higgott et Nossal (1993) ont établi dans Relocating Middle Powers: Australia and Canada in a Changing World Order, également publié par UBC Press, la définition comportementale qui a dominé le domaine pendant trois décennies : les puissances moyennes se définissent non pas par des attributs matériels fixes, mais par des modèles de comportement caractéristiques, en particulier la propension à rechercher des solutions multilatérales, à exercer une « diplomatie de niche » et à agir en tant que bâtisseurs de coalitions et médiateurs dans les institutions internationales. Cette définition comportementale avait le mérite de libérer le concept de la rigidité des classifications basées exclusivement sur des indicateurs quantitatifs (PIB, population, dépenses militaires), mais elle introduisait un problème de circularité : si une puissance moyenne est celle qui se comporte comme une puissance moyenne, le concept perd de son pouvoir explicatif.

4.2. La distinction de Jordaan et le débat sur la validité du concept

Eduard Jordaan (2003) a introduit une distinction fondamentale entre les puissances moyennes « traditionnelles » et « émergentes » dans son article « The Concept of a Middle Power in International Relations: Distinguishing between Emerging and Traditional Middle Powers », publié dans Politikon: South African Journal of Political Studies (vol. 30, n° 1, pp. 165-181). Les premières — le Canada, l'Australie, les Pays-Bas, les pays nordiques — sont des démocraties consolidées, relativement égalitaires sur le plan interne, qui fonctionnent dans le cadre de l'ordre libéral existant et cherchent à le réformer progressivement. Les secondes – Afrique du Sud, Brésil, Turquie, Indonésie – sont des démocraties plus récentes ou incomplètes, avec des inégalités internes plus importantes, qui aspirent à une révision plus profonde des structures de gouvernance mondiale. Cette distinction, bien que critiquée pour son binarisme, a permis de saisir une tension réelle que les approches précédentes avaient ignorée.

Cependant, Jordaan (2017) lui-même a radicalement remis en question la validité de sa propre catégorie dans « The Emerging Middle Power Concept: Time to Say Goodbye? », publié dans le South African Journal of International Affairs. Son argument était que le concept avait perdu de sa précision analytique en s'élargissant pour inclure des États si divers que la catégorie n'avait plus de cohérence interne. Robertson et Carr (2023) ont radicalisé cette critique dans « Is Anyone a Middle Power? The Case for Historicization », publié dans International Theory, où ils ont proposé d'abandonner le concept en tant que catégorie analytique valable et de le remplacer par une approche historiciste qui tienne compte des conditions spécifiques dans lesquelles certains États adoptent — ou abandonnent — des comportements associés au statut de puissance moyenne. Efstathopoulos (2023), en revanche, a fait valoir dans l'Australian Journal of International Affairs que le concept pouvait être revitalisé s'il était relié aux débats des relations internationales mondiales (Global IR) sur l'action des acteurs non hégémoniques, en explorant des voies alternatives vers la capacité d'influence qui ne se réduisent pas au modèle occidental de diplomatie multilatérale.

4.3. Couverture, autonomie relationnelle et moment présent

La théorie de la couverture (hedging) a fourni un cadre analytique complémentaire pour comprendre le comportement des États qui ne s'alignent pas sans équivoque sur une grande puissance. Cheng-Chwee Kuik (2008), dans son article fondateur publié dans Contemporary Southeast Asia et récompensé par le prix Michael Leifer, a défini la couverture comme un comportement de recherche d'assurance dans des conditions de forte incertitude, identifiant les réponses de la Malaisie et de Singapour à la montée en puissance de la Chine comme des cas paradigmatiques. Kuik et Nur Shahadah Jamil (2024) ont actualisé ce cadre dans « The Feasibility and Future of Middle-State Hedging » (La faisabilité et l'avenir de la couverture des États moyens), publié dans East Asian Policy, en évaluant la viabilité contemporaine des stratégies de couverture dans un contexte de pression croissante en faveur de l'alignement.

En Amérique latine, Roberto Russell et Juan Gabriel Tokatlian (2002) ont formulé le concept d'« autonomie relationnelle » dans « De l'autonomie antagoniste à l'autonomie relationnelle : une perspective théorique depuis le Cône Sud », publié dans Perfiles Latinoamericanos. Contrairement à l'autonomie classique, conçue comme la capacité d'agir indépendamment des grandes puissances, l'autonomie relationnelle reconnaît que la capacité d'action se construit en relation avec d'autres acteurs et que l'insertion stratégique dans les réseaux internationaux peut élargir, et non réduire, la marge de manœuvre. Cette contribution latino-américaine est particulièrement pertinente pour comprendre la stratégie canadienne sous Carney, qui combine une confrontation sélective avec Washington et une diversification des liens économiques et sécuritaires.

Le « moment des puissances moyennes » a été documenté par Stewart Patrick (2026) dans une analyse publiée par le Carnegie Endowment for International Peace, où il constate que l'ordre fondé sur des règles est « mort et enterré » et que les puissances moyennes réagissent par une combinaison sans précédent d'autonomie stratégique et de coordination minilatérale. Patrick a répertorié les développements de 2025 qui illustrent cette tendance : le traité sur les pandémies adopté sans la participation des États-Unis, la COP30 qui a abouti à vingt-neuf accords sans représentation américaine et le sommet du G20 à Johannesburg qui s'est déroulé sans Washington. Stephen Nagy (2025), du CDA Institute, a complété cette analyse en identifiant une « interrègne de l'ordre international » dans lequel les puissances moyennes investissent de plus en plus dans des accords minilatéraux — AUKUS, le Quad, accords bilatéraux de sécurité — plutôt que dans des forums exclusivement réservés aux puissances moyennes comme le MIKTA.

Chapitre 5. Le Canada, un laboratoire stratégique

5.1. De Trudeau à Carney : continuité et rupture

Mark Carney a pris ses fonctions de Premier ministre du Canada le 14 mars 2025, après avoir remporté la direction du Parti libéral le 9 mars avec 85,9 % des voix, succédant ainsi à Justin Trudeau. La transition entre les deux dirigeants a combiné des éléments de continuité institutionnelle — Carney a hérité de l'appareil bureaucratique et du réseau diplomatique d'un gouvernement libéral au pouvoir depuis une décennie — et une rupture de style et de substance stratégique. Alors que Trudeau avait cultivé une image de multilatéralisme aimable et de diplomatie des valeurs, Carney a introduit un ton plus transactionnel, ancré dans son expérience de banquier central et de gestionnaire de crises financières, et une volonté explicite d'affronter Washington et Pékin lorsque les intérêts canadiens l'exigeaient.

Il est indispensable de clarifier la chronologie des instruments politiques analysés dans ce chapitre. Le document de défense « Our North, Strong and Free: A Renewed Vision for Canada’s Defence » a été présenté le 8 avril 2024 par le Premier ministre Justin Trudeau et le ministre de la Défense Bill Blair à la base de Trenton, en Ontario, onze mois avant l'arrivée au pouvoir de Carney. Attribuer ce document au gouvernement Carney est une erreur que la présente édition corrige. Cependant, le gouvernement Carney ne s'est pas contenté d'hériter de la politique de défense de son prédécesseur, il l'a radicalement élargie. Le 25 juin 2025, lors du sommet de l'OTAN à La Haye, Carney a annoncé un engagement de dépenses de défense de 5 % du PIB d'ici 2035 — dont 3,5 % destinés aux besoins fondamentaux de défense — ce que l'OTAN appelle les « besoins fondamentaux de défense » et le gouvernement canadien les « capacités militaires fondamentales », c'est-à-dire l'expansion de l' s Forces armées canadiennes et la modernisation de l'équipement militaire — et 1,5 % aux dépenses connexes à la défense —, un chiffre qui représenterait environ 150 milliards de dollars par an et qui constitue l'engagement le plus ambitieux en matière de défense dans l'histoire du Canada depuis les années 1950. Ce chiffre ne doit pas être confondu avec l'objectif de 2 % du PIB fixé par l'OTAN, que le Canada dépasserait largement si l'engagement de Carney était respecté.

5.2. L'accord avec la Chine : précisions nécessaires

L'instrument signé entre le Canada et la Chine le 16 janvier 2026 lors de la visite de Carney à Pékin — la première d'un premier ministre canadien depuis 2017 — nécessite une caractérisation précise. Il s'agit d'un « accord préliminaire de principe visant à régler les questions économiques et commerciales entre le Canada et la République populaire de Chine », selon la dénomination officielle de Global Affairs Canada. Il ne s'agit ni d'un accord de libre-échange, ni d'un accord commercial global, mais d'un accord préliminaire de principe qui aborde des questions économiques et commerciales spécifiques. Ses termes comprennent l'admission de 49 000 véhicules électriques chinois par an avec un droit de douane de 6,1 %, réduit par rapport au droit de 100 % précédemment imposé, et la réduction des droits de douane chinois sur le canola canadien d'environ 85 % à environ 15 %.

Carney a clairement écarté toute interprétation plus large de l'accord. Le 26 janvier 2026, il a déclaré à la presse : « Nous avons pris l'engagement, dans le cadre de l'ACEUM, de ne pas conclure d'accords de libre-échange avec des économies non marchandes sans notification préalable. Nous n'avons aucune intention de le faire avec la Chine ou toute autre économie non marchande » (CNBC, 2026). La différence entre un accord préliminaire de principe et un accord de libre-échange n'est pas seulement terminologique, mais catégorique : le premier est un instrument ponctuel et réversible ; le second implique une transformation structurelle de la relation économique bilatérale. Confondre ces deux catégories compromet la crédibilité analytique de toute évaluation de la politique étrangère canadienne.

5.3. Le monde universitaire canadien et la réflexion stratégique

La réflexion universitaire canadienne sur le rôle international du pays a connu un essor remarquable ces dernières années. Roland Paris (2019), de l'Université d'Ottawa, s'est demandé dans un essai influent publié par Chatham House si les puissances moyennes pouvaient « sauver l'ordre libéral mondial », concluant que leur capacité d'action était conditionnée par la volonté des États-Unis de tolérer — ou du moins de ne pas saboter activement — les initiatives multilatérales. Dans un registre plus théorique, Paris (2020) a examiné dans International Organization comment les idées héritées sur la souveraineté – en particulier le « droit de dominer » des grandes puissances – posent des défis contemporains à l'ordre mondial qui transcendent la simple répartition des capacités matérielles.

Jennifer Welsh (2016), de l'université McGill et ancienne conseillère spéciale du secrétaire général des Nations unies pour la responsabilité de protéger, a tracé dans The Return of History: Conflict, Migration and Geopolitics in the 21st Century, basé sur ses prestigieuses conférences Massey pour la CBC, un aperçu des forces — conflits ethniques, migrations massives, rivalités entre grandes puissances — qui avaient replacé l'histoire au centre de la politique internationale après la « pause » qui a suivi 1989. Stephen Saideman, directeur du Canadian Defence and Security Network à l'université Carleton, a publié avec Auerswald et Lagassé Overseen or Overlooked: Legislators, Armed Forces, and Democratic Accountability (Stanford University Press, 2025), un ouvrage comparatif sur la supervision parlementaire et l s forces armées qui est directement pertinent pour évaluer la responsabilité démocratique des engagements de défense pris par Carney.

Le Centre for International Governance Innovation (CIGI) a contribué au débat avec son projet « Canada at Economic War », lancé en janvier 2025 et codirigé par Raquel Garbers et Aaron Shull, qui analyse la vulnérabilité du Canada face à la guerre économique avec une sophistication analytique qui dépasse celle de nombreux rapports gouvernementaux. Le projet part du principe que le Canada se trouve déjà dans une situation de confrontation économique avec son principal partenaire commercial et que les outils conceptuels et opérationnels disponibles pour gérer cette confrontation sont insuffisants. De même, Agatha Kratz et l'équipe du Rhodium Group ont documenté dans leur rapport de décembre 2025 que, malgré les discours européens et nord-américains sur la « réduction des risques » (de-risking), la dépendance à l'égard des intrants critiques provenant de Chine n'a pas diminué, mais a augmenté, une constatation qui contextualise les difficultés structurelles de la diversification que le Canada tente d'entreprendre.

PARTIE III

L'UNION EUROPÉENNE EN TANT QU'ACTEUR STRATÉGIQUE

Chapitre 6. Autonomie stratégique et compétitivité européenne

6.1. Les rapports Draghi et Letta : diagnostic et prescription

Deux documents de référence publiés en 2024 ont redéfini le débat sur la compétitivité et l'autonomie stratégique de l'Union européenne. Le premier, présenté par Mario Draghi en septembre 2024 sous le titre « The Future of European Competitiveness » (L'avenir de la compétitivité européenne), a quantifié le déficit d'investissement européen en un chiffre qui a eu un impact politique immédiat : entre 750 et 800 milliards d'euros d'investissements supplémentaires par an, soit environ 4,7 à 5 % du PIB de l'Union, sont nécessaires pour que l'Europe retrouve sa compétitivité face aux États-Unis et à la Chine dans des secteurs stratégiques tels que l'intelligence artificielle, les énergies propres, les biotechnologies et la défense. Le Draghi Observatory du European Policy Innovation Council (EPIC) a constaté qu'en septembre 2025, seuls 11,2 % des 383 recommandations du rapport avaient été pleinement mises en œuvre, avec des disparités sectorielles importantes : les transports ont atteint un taux de mise en œuvre de 26,8 % et les matières premières critiques de 33,3 %, tandis que les technologies propres et la numérisation ont enregistré les pires résultats.

Le deuxième document, rédigé par Enrico Letta et intitulé « Much More Than a Market: Speed, Security, Solidarity » (Bien plus qu'un marché : rapidité, sécurité, solidarité), a été présenté le 17 avril 2024 et proposait une reconfiguration du marché intérieur européen autour de trois axes : une « cinquième liberté » — la libre circulation des connaissances, qui s'ajouterait aux quatre libertés classiques que sont les marchandises, les services, les personnes et les capitaux —, un « vingt-huitième régime » de droit européen des affaires qui permettrait aux entreprises d'opérer dans un cadre juridique unique sans avoir à harmoniser les législations nationales, et la mobilisation des trente-trois mille milliards d'euros d'épargne privée européenne par le biais d'une Union de l'épargne et des investissements. La complémentarité e entre les deux rapports est révélatrice : là où Draghi a quantifié l'ampleur du problème, Letta a identifié les instruments institutionnels permettant de le résoudre.

6.2. L'accélération de la défense européenne

Les dépenses européennes en matière de défense ont augmenté de 30 % depuis 2021, mais cette augmentation quantitative ne s'est pas encore traduite par un saut qualitatif en termes de capacités et de coopération. Sven Biscop (2024) a fait valoir dans « European Defence: No Zeitenwende Yet », publié dans Defence and Peace Economics, que le soutien sans précédent apporté à l'Ukraine n'a pas généré l'élan escompté en matière de coopération européenne en matière de défense : les États membres ont donné la priorité aux acquisitions nationales plutôt qu'aux achats conjoints et aux investissements dans leurs propres capacités militaires plutôt qu'à la construction d'une architecture de défense véritablement intégrée.

Le plan ReArm Europe/Readiness 2030, annoncé le 19 mars 2025, vise à mobiliser jusqu'à 800 milliards d'euros supplémentaires en dépenses de défense d'ici 2030, structurés en trois piliers : la flexibilité budgétaire grâce à l'activation de la clause dérogatoire du pacte de stabilité, qui libérerait environ 650 milliards ; l'instrument SAFE (Security Action for Europe) de 150 milliards d'euros de prêts garantis par le budget de l'Union ; et l'extension du crédit de la Banque européenne d'investissement. La coopération structurée permanente (PESCO) compte actuellement 75 projets actifs (83 au total, dont 8 clôturés), avec la participation de 26 États membres (tous sauf Malte), après la sixième vague approuvée le 27 mai 2025. Le Fonds européen de défense dispose d'un budget d'environ 7,3 milliards d'euros dans le cadre financier 2021-2027, porté à environ 8 milliards après la révision à mi-parcours. Il est particulièrement significatif que le Canada soit devenu le premier pays non européen à rejoindre l'instrument SAFE, dans le cadre d'un accord formalisé lors de la Conférence sur la sécurité de Munich en février 2026, ce qui illustre la convergence entre les stratégies des puissances moyennes canadienne et européenne, qui constitue l'un des arguments centraux du présent document.

6.3. La réglementation comme pouvoir : l'effet Bruxelles

Anu Bradford (2020) a forgé dans The Brussels Effect: How the European Union Rules the World le concept qui désigne la capacité de l'Union européenne à projeter son pouvoir mondial par le biais d'une réglementation unilatérale : les entreprises du monde entier adoptent les normes européennes non pas parce qu'elles y sont légalement obligées en dehors de la juridiction communautaire, mais parce que le coût du maintien de systèmes doubles dépasse celui de la convergence vers la norme la plus exigeante. Dans Digital Empires: The Global Battle to Regulate Technology (Bradford, 2023), récompensé par le prix Stein Rokkan, Bradford a identifié trois modèles réglementaires numériques concurrents — le modèle américain, orienté vers le marché ; le modèle chinois, dirigé par l'État ; et le modèle européen, fondé sur les droits — pris dans une rivalité qui façonne l'avenir de la gouvernance technologique mondiale.

La loi sur l'intelligence artificielle de l'Union européenne (règlement UE 2024/1689), en vigueur depuis le 1er août 2024, constitue l'expression la plus ambitieuse de l'effet Bruxelles dans le domaine technologique. Son application progressive fixe des délais différenciés : les interdictions des systèmes présentant un risque inacceptable — tels que le scoring social et l'identification biométrique en temps réel dans les espaces publics — sont effectives depuis le 2 février 2025 ; les obligations relatives aux modèles d'intelligence artificielle à usage général sont entrées en vigueur le 2 août 2025 ; et la plupart des obligations relatives aux systèmes à haut risque seront applicables à partir du 2 août 2026. La loi sur les matières premières critiques (règlement UE 2024/1252), en vigueur depuis le 23 mai 2024, complète cette architecture réglementaire avec des objectifs quantifiés pour 2030 : 10 % d'extraction nationale, 40 % de transformation, 25 % de recyclage et un maximum de 65 % de dépendance vis-à-vis d'un seul pays tiers à n'importe quelle étape de la chaîne d'approvisionnement. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) est entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026, après une phase transitoire débutée en octobre 2023, obligeant les importateurs de ciment, de fer et d'acier, d'aluminium, d'engrais, d'électricité et d'hydrogène à acquérir des certificats correspondant aux émissions incorporées, avec une première date de livraison fixée au 30 septembre 2027.

Chapitre 7. Fédéralisme, démocratie et modèles d'intégration

7.1. Les racines intellectuelles du fédéralisme européen

L'idée d'une union politique européenne possède une généalogie intellectuelle qui précède de plus d'un siècle la création des Communautés européennes. Claude-Henri de Saint-Simon et Augustin Thierry ont publié en octobre 1814, à la veille du Congrès de Vienne, De la réorganisation de la société européenne, ou De la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale, un ouvrage qui proposait l'union politique de l'Europe par le biais d'un parlement commun, tout en préservant l'indépendance nationale de chaque peuple. Il s'agit du premier projet fédéral européen moderne, directement vérifiable dans l'édition numérisée de la Bibliothèque nationale de France (ark:/12148/bpt6k83331f). Daniel Elazar (1987) a fourni dans Exploring Federalism la théorie générale du fédéralisme comme « combinaison d'autonomie et de gouvernement partagé », retraçant une tradition qui remonte aux pactes bibliques et traverse Althusius, Proudhon et les fondateurs de la république américaine.

7.2. Démocratie : une union de peuples, pas d'un seul peuple

Kalypso Nicolaïdis a développé le concept de « démoicratie » — néologisme délibéré écrit avec un « i » pour le distinguer de « démocratie » — comme cadre normatif pour comprendre la nature spécifique de l'Union européenne. Alors que la démocratie présuppose un demos unique, la démoicratie part de l'existence de multiples demoi (peuples) qui « gouvernent ensemble mais pas comme un seul » (Nicolaïdis, 2013). Son article « European Demoicracy and Its Crisis », publié dans JCMS : Journal of Common Market Studies, constitue la formulation la plus citée de cette proposition. Cheneval et Nicolaïdis (2017) ont approfondi cette question dans « The Social Construction of Demoicracy in the European Union », publié dans European Journal of Political Theory, en soutenant que la démoicratie n'est pas un idéal abstrait mais une pratique socialement construite qui se manifeste dans les mécanismes de reconnaissance mutuelle, de subsidiarité et de conditionnalité qui structurent le droit européen.

Schimmelfennig et Winzen (2020) ont documenté dans Ever Looser Union? Differentiated European Integration la tendance croissante à l'intégration différenciée — géométries variables, coopérations renforcées, clauses d'exclusion — qui caractérise l'Union européenne contemporaine, une tendance que la démoicratie permet de conceptualiser comme une caractéristique constitutive et non comme un défaut du modèle. Luuk van Middelaar (2013, 2019) a proposé dans The Passage to Europe et Alarums and Excursions une lecture narrative magistrale de la manière dont l'Union européenne est passée d'une communauté fondée sur des règles à une communauté qui improvise des réponses politiques face à des crises successives, un processus qui a paradoxalement renforcé sa capacité d'action collective tout en érodant l'élégance de sa conception institutionnelle.

7.3. Habermas et la constellation postnationale

Jürgen Habermas est le philosophe politique qui a le plus longuement réfléchi aux conditions de légitimité de la gouvernance au-delà de l'État-nation. Dans The Postnational Constellation: Political Essays (2001 ; original allemand : Suhrkamp, 1998), Habermas a fait valoir que la mondialisation économique a vidé de son contenu la souveraineté démocratique de l'État et que seule la création d'institutions postnationales dotées d'une légitimité propre peut permettre à la politique de retrouver sa capacité à dompter les marchés. Dans The Crisis of the European Union: A Response (2012), il a appliqué ce cadre à la crise de l'euro et a proposé une constitutionnalisation du droit international européen afin de surmonter le déficit démocratique de l'Union. Son article « The Crisis of the European Union in the Light of a Constitutionalization of International Law », publié dans l'European Journal of International Law (2012), a développé les fondements juridiques et philosophiques de cette proposition, en distinguant entre une fédération d'États-nations — ce que l'Union européenne n'est plus — et un État fédéral européen — ce qu'elle n'est pas et n'aspire pas à être —, pour proposer un tertium combinant des éléments des deux modèles.

Anne-Marie Slaughter (2004) a complété cette perspective à partir du fonctionnalisme juridique dans A New World Order, où elle a fait valoir que la gouvernance mondiale ne nécessite pas d'institutions supranationales hiérarchiques, mais des réseaux transgouvernementaux de régulateurs, de juges et de législateurs qui coopèrent au-delà des frontières sans avoir besoin d'un gouvernement mondial. Ce modèle de « gouvernance en réseau » décrit avec une précision remarquable le fonctionnement réel de nombreux domaines de la réglementation européenne et mondiale, de la coopération entre les banques centrales à l'harmonisation réglementaire en matière de concurrence et de protection des données.

PARTIE IV

VECTEURS DE TRANSFORMATION SYSTÉMIQUE

Chapitre 8. Technologie, capitalisme de surveillance et souveraineté numérique

8.1. La révolution technologique comme transformation de l'ordre international

Toute analyse du déclin de l'ordre libéral international qui omettrait la révolution technologique en tant que vecteur de transformation systémique serait analytiquement incomplète. La technologie n'est pas une variable exogène qui a un impact sur un ordre préexistant, mais un facteur constitutif de la reconfiguration du pouvoir mondial qui opère simultanément à trois niveaux : elle redistribue les capacités matérielles entre les États et les acteurs non étatiques, transforme les structures de connaissance et de surveillance qui sous-tendent la gouvernance, et génère de nouvelles formes de dépendance et de vulnérabilité qui redéfinissent la signification même de la souveraineté.

La contribution fondamentale de Susan Strange (1988) est ici indispensable. Dans States and Markets, Strange a fait la distinction entre le pouvoir relationnel — la capacité de A à obliger B à faire ce qu'il ne ferait pas autrement — et le pouvoir structurel — la capacité à façonner les cadres dans lesquels tous les acteurs opèrent — et a identifié quatre structures principales : la sécurité, la production, la finance et la connaissance. La quatrième structure — le contrôle d' e sur les modes autoritaires d'interprétation et de communication — acquiert à l'ère numérique une centralité que Strange ne pouvait qu'intuiter. Dans The Retreat of the State (1996), Strange a fait valoir que l'autorité de l'État s'était infiltrée « vers le haut, latéralement et vers le bas » en raison de l'internationalisation de la production, de la révolution des marchés financiers et de la révolution des connaissances. Trois décennies plus tard, cette thèse s'est radicalisée : non seulement l'État a perdu son autorité, mais de nouveaux acteurs — les entreprises technologiques mondiales — ont acquis un pouvoir structurel qui rivalise avec celui des États les plus puissants dans la structure du savoir et, de plus en plus, dans celles de la production et de la finance.

8.2. Capitalisme de surveillance et colonialisme des données

Shoshana Zuboff (2019) a fourni dans The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power la conceptualisation la plus influente de la nouvelle forme d'accumulation capitaliste basée sur l'extraction de données comportementales. Zuboff qualifie le « capitalisme de surveillance » de système dans lequel les entreprises technologiques revendiquent unilatéralement l'expérience humaine comme matière première, la transformant en « surplus comportemental » qui alimente les algorithmes d'intelligence artificielle afin de produire des « produits de prédiction » commercialisés sur les « marchés à terme comportementaux ». Les dynamiques concurrentielles poussent ces entreprises au-delà de la prédiction vers la modification active du comportement. Le « pouvoir instrumental » identifié par Zuboff — qui opère non pas par la violence totalitaire de l'État, mais par une architecture numérique omniprésente qu'elle appelle « Big Other » — constitue une concentration de connaissances et de pouvoir dans des entreprises privées sans précédent dans l'histoire, menaçant l'autonomie et la démocratie à l'échelle mondiale.

Nick Couldry et Ulises Mejías (2019) ont proposé dans The Costs of Connection: How Data Is Colonizing Human Life and Appropriating It for Capitalism une perspective complémentaire mais analytiquement différente. Alors que Zuboff présente le capitalisme de surveillance comme une nouvelle forme d'accumulation, Couldry et Mejías soutiennent que la datafication omniprésente constitue une nouvelle phase d'appropriation coloniale-capitaliste qui prolonge la logique extractiviste séculaire du capitalisme — en transformant désormais la vie humaine elle-même en marchandise. Leur concept de « colonialisme des données » établit un parallèle structurel avec le colonialisme historique : tout comme celui-ci s'est approprié les terres, les corps et les ressources naturelles, le colonialisme numérique s'approprie les relations sociales, les affections et les modèles de comportement. Ce cadre est particulièrement pertinent pour l'analyse de l'ordre international car il aborde directement les asymétries de pouvoir entre le Nord et le Sud : les communautés du Sud deviennent des fournisseurs de données — matière première — sans participer à l'élaboration des règles qui régissent leur extraction, dans une reproduction numérique des relations de dépendance centre-périphérie décrites il y a un demi-siècle par la théorie latino-américaine de la dépendance.

Kate Crawford (2021) a radicalisé cette analyse dans Atlas of AI: Power, Politics, and the Planetary Costs of Artificial Intelligence, où elle a fait valoir que l'intelligence artificielle n'est ni artificielle ni intelligente, mais une technologie d'extraction qui opère à trois niveaux simultanés : des minéraux extraits de la terre (lithium, cobalt, terres rares) au travail extrait de travailleurs mal payés (les annotateurs de données de Mechanical Turk, les modérateurs de contenu dans des conditions précaires), en passant par les données tirées de l'activité humaine (la collecte non autorisée d'images faciales, la capture massive de contenu textuel pour former des modèles linguistiques). Crawford démontre que l'IA centralise le pouvoir entre les mains d'un petit nombre d'entreprises et d'États, accélérant ainsi les dynamiques de gouvernance antidémocratique, et que ses coûts — énergétiques, environnementaux, sociaux — sont occultés par un discours sur le progrès et l'efficacité qui masque les relations d'exploitation.

8.3. La souveraineté numérique comme champ de confrontation géopolitique

La concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine a transformé la souveraineté numérique en un axe central de la rivalité géopolitique. Anu Bradford (2023) a identifié dans Digital Empires: The Global Battle to Regulate Technology trois modèles réglementaires concurrents : le modèle américain, orienté vers le marché et favorable à l'innovation des entreprises avec une intervention minimale de l'État ; le modèle chinois, dirigé par l'État et orienté vers le contrôle social et la compétitivité stratégique ; et le modèle européen, fondé sur les droits fondamentaux et orienté vers la protection de l'individu. Ces trois « empires numériques » se font concurrence pour exporter leurs cadres réglementaires, générant une fragmentation normative que Farrell et Newman (2019) ont conceptualisée comme l'instrumentalisation de l'interdépendance numérique : le contrôle des nœuds centraux des réseaux technologiques mondiaux — câbles sous-marins, centres de données, systèmes d'exploitation, plateformes informatiques en nuage — confère aux États situés à ces nœuds une capacité de surveillance (l'« effet panoptique ») et d'interruption (l'« effet de point d'étranglement ») qui transforme les infrastructures de connectivité en armes géoéconomiques.

La loi européenne sur l'intelligence artificielle (règlement UE 2024/1689), la législation la plus ambitieuse au monde en matière de réglementation de l'IA, illustre la tentative européenne de projeter son pouvoir normatif dans le domaine numérique grâce à « l'effet Bruxelles ». Son approche fondée sur le risque — interdisant les applications présentant un risque inacceptable, réglementant strictement celles présentant un risque élevé et laissant la liberté à celles présentant un risque faible — vise à devenir la norme mondiale, tout comme le règlement général sur la protection des données (RGPD) de 2016 a reconfiguré les pratiques de traitement des données dans le monde entier. Le Pacte numérique mondial, adopté le 22 septembre 2024 en annexe au Pacte pour l'avenir des Nations unies, ajoute une dimension multilatérale à cette gouvernance fragmentée, même si ses instruments — le Panel scientifique international sur l'IA et le Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA — n'ont pas de pouvoir contraignant.

8.4. Implications pour les puissances moyennes

Pour les puissances moyennes comme le Canada, la révolution technologique pose un dilemme stratégique que la doctrine classique des puissances moyennes n'avait pas envisagé : dans un monde où le pouvoir structurel réside de plus en plus dans les entreprises technologiques et les États qui les abritent, comment un État intermédiaire peut-il préserver son autonomie numérique sans tomber dans le protectionnisme technologique ou la dépendance stratégique ? La réponse canadienne — qui combine la réglementation européenne fondée sur les droits et la stratégie relative aux minéraux critiques qui positionne le Canada comme un fournisseur alternatif à la Chine (Gouvernement du Canada, 2022 ; Hira, 2025) — suggère que les puissances moyennes peuvent trouver des niches d'influence dans la chaîne de valeur technologique mondiale sans chercher à concurrencer directement les superpuissances technologiques. Comme l'a fait valoir Katharina Pistor (2019) dans The Code of Capital, la codification juridique est le mécanisme fondamental par lequel les actifs acquièrent de la valeur et les inégalités se perpétuent ; par conséquent, le pouvoir normatif — la capacité d'écrire les règles qui régissent les actifs numériques — peut s'avérer aussi décisif que la capacité de produire les actifs eux-mêmes.

Chapitre 9. La crise climatique comme vecteur structurant de l'ordre international

9.1. De l'environnement à la géopolitique climatique

La crise climatique a transcendé son statut de problème environnemental pour devenir un vecteur structurant de l'ordre international qui reconfigure simultanément les relations de pouvoir entre les États, les chaînes de valeur mondiales, les flux migratoires et la légitimité des institutions de gouvernance. Cette transformation exige une approche analytique qui dépasse le cloisonnement disciplinaire entre les études sur la sécurité, l'économie politique internationale et les sciences environnementales.

Le Rapport sur le développement humain de 1994 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a inclus la sécurité environnementale parmi les sept dimensions de la sécurité humaine, anticipant de trois décennies la place centrale que la crise climatique allait occuper dans le débat sur l'ordre international. Cependant, l'intégration analytique de la géopolitique climatique dans la théorie des relations internationales a été tardive et insuffisante. La discipline a eu tendance à traiter le changement climatique comme une « menace non traditionnelle » qui s'ajoute à la liste des problèmes sans modifier les catégories fondamentales d'analyse — État, pouvoir, souveraineté, ordre — alors qu'en réalité, la crise climatique transforme chacune de ces catégories.

9.2. Justice climatique et répartition mondiale des charges

La dimension de justice distributive de la crise climatique est analytiquement indissociable de la question de l'ordre international. Henry Shue (2014) a articulé dans Climate Justice: Vulnerability and Protection la distinction fondamentale entre les « émissions de subsistance » des pauvres et les « émissions de luxe » des riches, arguant que les traités climatiques doivent peser plus lourdement sur les pays industrialisés riches, historiquement responsables de l'accumulation de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Simon Caney (2005) a formalisé cette intuition en appliquant la théorie de la justice cosmopolite à la répartition des charges climatiques, arguant que tous les êtres humains ont une valeur égale et le droit à un environnement sûr, quelle que soit leur nationalité — un principe qui, s'il était pris au sérieux, exigerait une redistribution massive des ressources du Nord vers le Sud, que les institutions existantes ne sont pas conçues pour canaliser .

La tension entre justice climatique et compétitivité économique s'exprime avec une acuité particulière dans la conception du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l'Union européenne, qui est entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026. Conçu pour éviter la « fuite de carbone » — le déplacement de la production émettrice vers des juridictions moins strictes en matière de réglementation —, le CBAM a été critiqué par le Sud global comme une barrière commerciale unilatérale déguisée en politique environnementale qui pénalise les pays en développement sans compenser de manière adéquate leurs besoins d'industrialisation. Cette critique rejoint directement l'observation de Ha-Joon Chang (2002) selon laquelle les pays industrialisés ont « donné un coup de pied à l'échelle » en imposant aux pays en développement des politiques de libre marché qu'ils n'ont eux-mêmes jamais pratiquées pendant leur processus d'industrialisation.

9.3. La transition énergétique comme révolution géopolitique

Thijs Van de Graaf et Benjamin Sovacool (2020) ont fait valoir dans Global Energy Politics que la transition énergétique en cours est aussi transformatrice sur le plan géopolitique que les transitions du bois au charbon et du charbon au pétrole. Daniel Yergin (2020) a complété cette perspective dans The New Map: Energy, Climate, and the Clash of Nations, en examinant comment la révolution du schiste, l'essor de la Chine et la transition énergétique remodèlent simultanément la géopolitique mondiale. Le Handbook on the Geopolitics of the Energy Transition, édité par Hafner et Tagliapietra (2022) pour Edward Elgar, a fourni le premier traitement complet des multiples dimensions de cette reconfiguration : la rivalité sino-américaine pour la chaîne de valeur des énergies renouvelables, les réponses des États pétroliers face à la dévaluation progressive de leurs actifs fossiles, la géopolitique des minéraux critiques nécessaires à l'électrification et la gouvernance émergente de l'économie de l'hydrogène.

La géopolitique des minéraux critiques constitue le lien le plus direct entre la transition énergétique et la reconfiguration de l'ordre international. La Stratégie canadienne sur les minéraux critiques (Gouvernement du Canada, 2022) a identifié trente-quatre minéraux critiques, dont six prioritaires : le lithium, le graphite, le nickel, le cuivre, le cobalt et les éléments de terres rares — et a positionné le Canada comme une alternative sûre aux chaînes d'approvisionnement dominées par la Chine, qui contrôle environ 60 % du traitement mondial des minéraux critiques et entre 70 et 90 % de la capacité de raffinage des terres rares. Anil Hira (2025) a fait valoir dans l'International Journal que les minéraux stratégiques critiques façonneront la géopolitique du XXIe siècle comme le pétrole a façonné celle du XXe siècle — une thèse qui, si elle se confirme, confère au Canada une position géostratégique sans précédent dans la nouvelle économie énergétique.

9.4. Le Canada à la croisée des chemins en matière de climat

La position du Canada dans la géopolitique climatique est structurellement ambivalente. Deuxième pays du monde en termes de superficie et troisième réserve prouvée de pétrole (les sables bitumineux de l'Alberta), le Canada est à la fois l'un des plus grands émetteurs de gaz à effet de serre par habitant du monde développé et l'un des pays les plus stratégiquement positionnés pour la transition énergétique. Cette ambivalence se traduit dans la politique intérieure canadienne par une tension irréconciliable entre les provinces productrices d'hydrocarbures (Alberta, Saskatchewan) et les provinces qui encouragent l'électrification (Québec, Colombie-Britannique), une fracture qui conditionne tout engagement fédéral en matière de climat.

Le gouvernement Carney a tenté de gérer cette tension par ce que l'on pourrait qualifier de « géopolitique de la diversification énergétique » : maintenir la production d'hydrocarbures comme source de sécurité énergétique pour les démocraties alliées tout en accélérant simultanément la stratégie des minéraux critiques comme vecteur de positionnement dans la nouvelle économie verte. La cohérence de cette double stratégie est discutable — et fait l'objet de débats dans les milieux universitaires canadiens —, mais sa logique est compréhensible : dans un monde où la transition énergétique progresse à des rythmes différents selon les régions, un pays qui dispose à la fois de ressources fossiles et de minéraux pour la transition peut maximiser son influence en jouant simultanément sur les deux tableaux.

9.5. La crise climatique et l'avenir de la gouvernance multilatérale

La COP30, qui s'est tenue à Belém (Brésil) en novembre 2025, a abouti à vingt-neuf accords sans la participation des États-Unis, ce qui illustre à la fois la résilience et la fragilité de la gouvernance climatique multilatérale. La résilience, car l'architecture de l'accord de Paris a permis au processus d'avancer sans la principale puissance émettrice historique ; la fragilité, car l'absence de Washington réduit considérablement la crédibilité des engagements financiers nécessaires à l'adaptation dans les pays du Sud. L'initiative du G7 Climate Club, inspirée de la proposition académique de Nordhaus (2015) mais considérablement atténuée dans sa mise en œuvre — dépourvue à la fois d'un prix harmonisé du carbone et de droits de douane punitifs pour les non-membres —, représente une tentative de gouvernance climatique à l'échell u minilatérale qui peut compléter ou saper le multilatéralisme de l'Accord de Paris en fonction de sa conception et de son évolution.

Pour les puissances moyennes, la gouvernance climatique offre un domaine d'influence particulièrement prometteur. Les pays qui combinent crédibilité diplomatique, capacité technique et légitimité en tant que médiateurs entre le Nord et le Sud — le Canada, les pays nordiques, la Corée du Sud, le Chili — peuvent jouer un rôle charnière dans les négociations climatiques que leur poids matériel seul ne justifierait pas. L'alliance entre le Canada et l'UE en matière de commerce de l'hydrogène vert, de certification des minéraux critiques et de financement climatique conjoint illustre comment les puissances moyennes et les blocs réglementaires peuvent former des coalitions fonctionnelles qui opèrent à la fois dans le cadre multilatéral formel et en dehors de celui-ci.

Chapitre 10. Populisme, érosion démocratique et crise de légitimité

10.1. L'ennemi intérieur de l'ordre libéral

Si les chapitres précédents ont examiné les pressions externes qui s'exercent sur l'ordre libéral international — la concurrence géopolitique, l'instrumentalisation des interdépendances, la révolution technologique et la crise climatique —, le présent chapitre aborde son érosion de l'intérieur, bien que celle-ci soit alimentée principalement par les États-Unis et la Russie : la montée du populisme et la crise de légitimité démocratique qui sapent les fondements nationaux sur lesquels tout ordre international libéral doit reposer. Je consacrerai un document spécial à l'analyse de cette question, en ajoutant également la République populaire de Chine à l'analyse. La relation entre populisme et ordre international n'est pas tangentielle mais constitutive : un ordre défini comme « libéral » présuppose que les États qui le composent sont des démocraties fonctionnelles capables de respecter des engagements multilatéraux ; lorsque ces États connaissent des processus de dé-démocratisation interne, le cadre extérieur s'affaiblit dès ses fondements.

10.2. L'anatomie du populisme contemporain

Cas Mudde et Cristóbal Rovira Kaltwasser (2017) ont fourni la définition fondamentale du populisme comme une « idéologie thin-centered » — mince, peu élaborée — qui divise la société en deux camps homogènes et antagonistes : « le peuple pur » face à « l'élite corrompue », et qui soutient que la politique doit être l'expression directe de la volonté générale du peuple. En tant qu'idéologie mince, le populisme n'a pas de contenu programmatique propre, mais adhère toujours à un hôte idéologique : le socialisme à gauche (Chávez, Morales, Podemos), le nationalisme à droite (Le Pen, Orbán, Trump). Cette définition a une implication cruciale que Mudde et Rovira Kaltwasser ont développée dans leur ouvrage comparatif de 2012 : le populisme entretient une « relation ambivalente » avec la démocratie, servant à la fois de correctif (en donnant la parole aux groupes exclus du processus politique) et de menace (en sapant le pluralisme, les droits des minorités et les contrôles institutionnels qui distinguent la démocratie libérale de la tyrannie de la majorité).

Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (2018) ont documenté dans How Democracies Die le mécanisme spécifique par lequel le populisme érode les démocraties contemporaines : non pas par des coups d'État militaires — le mode classique de mort démocratique au XXe siècle — mais par l'érosion progressive des institutions de l'intérieur par des dirigeants élus qui utilisent leurs mandats démocratiques pour démanteler les contrôles qui limitent leur pouvoir. Ils ont identifié deux « garde-fous » essentiels à la survie de la démocratie : l' u la tolérance mutuelle — l'acceptation des rivaux politiques comme légitimes — et l'indulgence institutionnelle — l'exercice de l'autocontrôle dans l'utilisation des pouvoirs légaux. Lorsque ces deux garde-fous s'érodent, les démocraties entrent dans une spirale de polarisation et de méfiance institutionnelle qui peut conduire à leur effondrement sans qu'aucun événement dramatique équivalent à un coup d'État ne se produise. Les quatre indicateurs de comportement autoritaire qu'ils ont proposés — rejet des règles démocratiques, négation de la légitimité des opposants, tolérance de la violence et disposition à restreindre les libertés civiles — constituent un outil de diagnostic largement adopté par la science politique comparée.

10.3. Démocratie illibérale et libéralisme antidémocratique

Yascha Mounk (2018) a approfondi dans The People vs. Democracy: Why Our Freedom Is in Danger and How to Save It le diagnostic de la déconsolidation démocratique libérale, en arguant que les deux composantes de la démocratie libérale — le gouvernement populaire et la protection des droits individuels — se séparent en deux pathologies symétriques : la « démocratie illibérale », où des élections sont organisées mais sans protection effective des droits (Orbán en Hongrie, Erdoğan en Turquie), et le « libéralisme antidémocratique », où des institutions technocratiques gouvernent sans véritable participation populaire (la gouvernance de la zone euro pendant la crise de la dette). Trois moteurs structurels alimentent cette déconsolidation : la stagnation du niveau de vie des classes moyennes dans les démocraties avancées, la diversification ethnique rapide de sociétés historiquement homogènes qui alimente une réaction identitaire, et la révolution des réseaux sociaux qui a mis fin au rôle de filtre des élites – ce que Levitsky et Ziblatt appellent le gatekeeping – sur le discours public.

La convergence entre populisme et érosion démocratique n'est pas un phénomène exclusif à une région particulière. L'ouvrage comparatif de Mudde et Rovira Kaltwasser (2012), Populism in Europe and the Americas: Threat or Corrective for Democracy?, a documenté la simultanéité du phénomène dans des contextes aussi divers que la Belgique, le Canada, la République tchèque, l'Autriche, le Venezuela, le Pérou, la Bolivie et la Slovaquie, suggérant que les conditions structurelles qui alimentent le populisme — inégalités, crise de représentation, méfiance institutionnelle — sont systémiques et non locales.

10.4. Populisme et ordre international : l'érosion depuis les fondations

Le lien entre l'érosion démocratique nationale et l'affaiblissement de l'ordre international s'opère par le biais de plusieurs mécanismes causaux. Premièrement, les dirigeants populistes ont tendance à rejeter les engagements multilatéraux comme des restrictions illégitimes à la souveraineté populaire — le retrait américain de l'accord de Paris, du pacte mondial sur les migrations et de l'accord nucléaire avec l'Iran sous Trump 1.0 en sont les exemples les plus évidents. Deuxièmement, la polarisation interne réduit la capacité des États à mener des politiques étrangères cohérentes tout au long des cycles électoraux, érodant ainsi la crédibilité des engagements internationaux. Troisièmement, la montée du nationalisme économique alimente la fragmentation géoéconomique analysée au chapitre 3, transformant les interdépendances en armes et les chaînes d'approvisionnement en instruments de coercition.

Wolfgang Streeck (2014) a fourni dans Buying Time: The Delayed Crisis of Democratic Capitalism le cadre le plus pertinent pour comprendre les racines économiques de cette double crise. Son argument selon lequel les gouvernements occidentaux ont successivement « gagné du temps » — par l'inflation (années 1970), la dette publique (années 1980), la dette privée (années 1990 et 2000) — pour différer la contradiction fondamentale entre capitalisme et démocratie relie la crise de l'ordre international à ses fondements nation s d'une manière que les analyses exclusivement systémiques ne saisissent pas. Son concept d'États pris au piège entre le Staatsvolk (peuple citoyen, qui exige une protection sociale et une participation démocratique) et le Marktvolk (peuple créancier, qui exige la stabilité financière et des rendements sur le capital) explique pourquoi les démocraties libérales se montrent incapables de répondre simultanément aux demandes populaires et aux impératifs du capitalisme financier mondial — et pourquoi cette incapacité alimente le ressentiment populiste qui érode les institutions de l'intérieur.

10.5. Implications pour la stratégie des puissances moyennes

Pour les puissances moyennes qui aspirent à articuler un nouvel ordre fondé sur des règles, le populisme constitue un obstacle majeur dont la nature diffère de celle des obstacles externes. Il ne s'agit pas d'un adversaire géopolitique auquel on peut faire face par le biais de coalitions ou d'instruments de dissuasion, mais d'une dynamique endogène qui érode la capacité même des États démocratiques à soutenir des engagements multilatéraux durables. La stratégie canadienne sous Carney — qui combine une rhétorique de confrontation avec la grande puissance (les États-Unis sous Trump) et un appel à la solidarité des puissances moyennes — n'est viable que dans la mesure où les puissances moyennes elles-mêmes maintiennent la cohésion démocratique interne nécessaire pour soutenir ces engagements. L'Australie sous les travaillistes et le Canada sous les libéraux peuvent coordonner des stratégies de couverture (hedging) ; l'Australie sous un gouvernement populiste et le Canada sous pression populiste ne le peuvent pas. La fragilité démocratique interne est donc le talon d'Achille de toute stratégie de puissance moyenne.

PARTIE V

SÉCURITÉ HUMAINE ET PERSPECTIVES DU SUD GLOBAL

Chapitre 11. Sécurité humaine : du paradigme étatique à la protection des personnes

11.1. Le changement de paradigme : de la sécurité de l'État à la sécurité des personnes

Au moment de sa formulation, le concept de sécurité humaine représentait la réponse la plus ambitieuse au paradigme centré sur l'État qui avait dominé les études sur la sécurité pendant la guerre froide. Le Rapport sur le développement humain 1994 du PNUD, dont le principal architecte intellectuel était Mahbub ul Haq, a réorienté la sécurité de la défense territoriale de l'État vers la protection centrée sur les personnes, articulant le nouveau paradigme autour de deux principes complémentaires tirés des Quatre libertés de Roosevelt : la « liberté de vivre à l'abri de la peur » (freedom from fear) et la « liberté de vivre à l'abri du besoin » (freedom from want). Le rapport a identifié sept dimensions de la sécurité humaine — économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, communautaire et politique — dont l'interdépendance exige des réponses qui transcendent les capacités de tout État individuel et dépassent les catégories analytiques des études traditionnelles sur la sécurité.

Amartya Sen a fourni les fondements philosophiques de ce paradigme. Dans Development as Freedom (1999), il a fait valoir que le développement doit être compris non pas comme la croissance du PIB, mais comme l'expansion des libertés réelles dont jouissent les individus — la capacité d' r mener une vie qu'ils ont des raisons d'apprécier. Son approche fondée sur les capacités définit la pauvreté comme une privation de libertés substantielles et identifie cinq « libertés instrumentales » — libertés politiques, facilités économiques, opportunités sociales, garanties de transparence et sécurité protectrice — dont l'interaction constitue le cadre normatif du développement humain. L'observation de Sen selon laquelle « aucune famine ne s'est jamais produite dans une démocratie qui fonctionne » illustre comment les libertés politiques servent de protections instrumentales contre les catastrophes que les régimes autoritaires sont incapables de prévenir. Dans sa contribution ultérieure au Routledge Handbook of Human Security (Sen, 2014), il a expliqué pourquoi la sécurité humaine complète mais transcende le développement humain, en mettant l'accent sur son approche distinctive des « risques négatifs » — les privations soudaines et les vulnérabilités — qui nécessitent une protection allant au-delà de la promotion des capacités. Sen a coprésidé la Commission sur la sécurité humaine (avec Sadako Ogata), dont le rapport de 2003, Human Security Now, a opérationnalisé le concept comme la protection du « noyau vital de toutes les vies humaines sous des formes qui améliorent les libertés humaines et l'épanouissement humain ».

11.2. Nouvelles guerres, nouvelles insécurités

Mary Kaldor (2012) a démontré dans New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era que la guerre interétatique traditionnelle a été supplantée par de « nouvelles guerres » qui mêlent guerre, crime organisé et violations massives des droits humains, motivées par des politiques identitaires plutôt que par des objectifs idéologiques. Les nouvelles guerres se caractérisent par des économies de guerre criminalisées, des attaques délibérées contre la population civile et l'implication simultanée d'acteurs mondiaux et locaux qui effacent les distinctions conventionnelles entre combattants et non-combattants, entre conflits internes et conflits internationaux. Kaldor a proposé « l'application de la loi cosmopolite » comme réponse appropriée — une forme d'intervention combinant des éléments militaires, policiers, humanitaires et judiciaires selon des principes cosmopolites, différente à la fois de la guerre conventionnelle et du maintien de la paix traditionnel. Dans Human Security: Reflections on Globalization and Intervention (2007), Kaldor a élargi ce cadre en affirmant que la sécurité humaine nécessite un « dialogue mondial » — un débat public soutenu entre la société civile, les États et les institutions internationales — qui dépasse la logique technico-bureaucratique de la sécurité étatique.

L'intégration du paradigme de la sécurité humaine à l'analyse de l'ordre international développée dans le présent document a des conséquences analytiques directes. Premièrement, elle redéfinit l'objet de la sécurité : si l'unité d'analyse est la personne et non l'État, les « menaces » à l'ordre comprennent non seulement la concurrence géopolitique et la fragmentation géoéconomique, mais aussi la pauvreté, la maladie, la dégradation de l'environnement, la violence sexiste et les migrations forcées , des insécurités que l'analyse conventionnelle de l'ordre libéral relègue dans la catégorie des « problèmes de développement », comme si elles étaient analytiquement séparables de la sécurité internationale. Deuxièmement, elle élargit le répertoire des acteurs concernés : la sécurité humaine ne peut être assurée exclusivement par les États, mais nécessite la participation des organisations internationales, des organisations non gouvernementales, des communautés locales et des individus concernés eux-mêmes. Troisièmement, elle remet en question la priorité ontologique de l'État dans l'analyse des relations internationales : si la sécurité des personnes est la fin et la sécurité de l'État le moyen, un ordre international qui protège les États mais pas les personnes a inversé la relation entre les fins et les moyens.

11.3. Migrations, déplacements forcés et sécurité humaine

Les déplacements forcés constituent peut-être la manifestation la plus dramatique de l'insécurité humaine dans le système international contemporain. En 2025, le HCR a recensé dans l' u plus de 120 millions de personnes déplacées de force dans le monde, soit le chiffre le plus élevé jamais enregistré, ce qui illustre à la fois l'échec de l'ordre existant à protéger les personnes les plus vulnérables et l'insuffisance des cadres institutionnels en vigueur pour gérer la mobilité humaine dans un contexte de changement climatique, de conflits et d'inégalités. La distinction juridique entre les réfugiés (protégés par la Convention de 1951) et les migrants climatiques (sans protection juridique internationale spécifique) s'est révélée analytiquement insoutenable : les causes du déplacement sont de plus en plus multifactorielles — conflits, pauvreté, dégradation de l'environnement, violence sexiste — et les catégories juridiques unidimensionnelles ne reflètent pas cette complexité.

11.4. Sécurité humaine et puissances moyennes : une diplomatie de la protection ?

La sécurité humaine offre aux puissances moyennes un champ d'action particulièrement adapté à leurs capacités et à leur identité. Le Canada a été, avec le Japon et la Norvège, l'un des principaux promoteurs du paradigme de la sécurité humaine dans les années 1990 — le ministre des Affaires étrangères Lloyd Axworthy a articulé un « programme de sécurité humaine » qui a conduit à la Convention d'Ottawa sur les mines antipersonnel (1997) et à la création de la Cour pénale internationale (1998) —. Cependant, cette tradition s'est affaiblie sous la pression de la concurrence géopolitique et de la sécurisation du discours politique. Reprendre le paradigme de la sécurité humaine comme axe de la diplomatie des puissances moyennes n'implique pas un retour à l'idéalisme naïf des années 1990, mais une intégration pragmatique de la protection des personnes et de la défense des intérêts nationaux — une combinaison que la rhétorique du « réalisme fondé sur des valeurs » de Carney permet d'articuler sans tomber dans la contradiction apparente entre idéalisme et réalisme.

Chapitre 12. Ce que l'ordre libéral ne voit pas : féminisme, postcolonialisme et race

12.1. L'aveuglement épistémologique du canon dominant

Le présent chapitre répond à la nécessité d'inclure des perspectives féministes, postcoloniales et décoloniales dans un document qui aspire à repenser la gouvernance mondiale. Une analyse qui diagnostique la fin d'un ordre construit par l'Occident et propose son renouvellement ne peut faire abstraction des voix qui, depuis des décennies, remettent en question les prémisses de cet ordre à partir de positions que le courant dominant de la discipline a systématiquement marginalisées. L'intégration de ces perspectives n'est pas un exercice de politiquement correct ni une concession à la diversité pour la diversité, mais une exigence analytique : sans elles, le diagnostic reste incomplet et les propositions de gouvernance renouvelée risquent de reproduire, sous de nouveaux habits, les mêmes hiérarchies qu'elles prétendent dépasser.

12.2. La théorie féministe des relations internationales

J. Ann Tickner (1992) a inauguré le dialogue critique entre le féminisme et les relations internationales avec Gender in International Relations: Feminist Perspectives on Achieving Global Security, publié par Columbia University Press, où elle a démontré que les catégories centrales de la discipline — sécurité, pouvoir, souveraineté — sont construites sur des hypothèses masculinisées qui rendent invisibles tant les expériences des femmes que les structures de genre qui soutiennent l'ordre international. La sécurité, a fait valoir Tickner, ne peut être réduite à la protection militaire de l'État sans ignorer les multiples insécurités — économiques, alimentaires, sanitaires, reproductives — qui touchent de manière disproportionnée les femmes et qui sont produites, et non atténuées, par les politiques de défense conventionnelles.

Cynthia Enloe (2014) a démontré dans Bananas, Beaches and Bases: Making Feminist Sense of International Politics, publié dans une édition révisée par University of California Press (original de 1989), que l'ordre international dépend de formes spécifiques de travail féminisé — des travailleuses des plantations de bananes aux employées des bases militaires, en passant par les épouses diplomates des ambassadeurs — qui restent invisibles dans les analyses conventionnelles. Enloe n'a pas « ajouté des femmes » à un cadre existant, mais a démontré que ce cadre lui-même est incompréhensible sans tenir compte des relations de genre qui le sous-tendent. Jacqui True (2012) a prolongé cette analyse dans The Political Economy of Violence against Women, publié par Oxford University Press et récompensé par le prix du meilleur livre sur les droits humains de l'American Political Science Association, où elle a établi des liens causaux entre les processus macrostructurels de l'économie mondiale (libéralisation commerciale, privatisation, ajustement structurel) et la violence de genre, démontrant que cette dernière n'est pas une question « privée » mais le produit des mêmes dynamiques qui configurent l'ordre international.

12.3. Colonialité du pouvoir et décolonialité

Aníbal Quijano (2000) a formulé le concept de « colonialité du pouvoir » dans son article « Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America », publié à l'origine dans Nepantla : Views from South et dans une version abrégée dans International Sociology. La colonialité du pouvoir désigne la persistance des structures hiérarchiques de classification raciale, épistémique et économique créées par le colonialisme européen bien après la décolonisation formelle. Pour Quijano, la modernité et la colonialité sont les deux faces d'une même médaille : il n'y a pas de « modernité » sans l'exploitation coloniale qui l'a rendue possible, et « l'ordre international » construit après 1945 reproduit, sous des formes institutionnelles renouvelées, les hiérarchies raciales et épistémiques de la période coloniale. Cette catégorie analytique est indispensable pour comprendre pourquoi « l'ordre international libéral » n'a jamais été perçu comme libéral ni comme ordonné dans de vastes régions du monde — Amérique latine, Afrique, Asie du Sud — où les institutions de Bretton Woods ont été vécues comme des instruments de discipline économique et de conditionnalité politique.

Walter Mignolo et Catherine Walsh (2018) ont développé ce cadre dans On Decoloniality: Concepts, Analytics, Praxis, publié par Duke University Press, où ils ont proposé le concept de « pluriversalité » comme alternative à l'universalité occidentale : non pas un monde unique avec une seule vérité et un seul modèle d'organisation, mais un monde où peuvent coexister de nombreux mondes, chacun avec ses propres épistémologies, ontologies et formes de gouvernance. Gurminder Bhambra (2014) a complété cette perspective depuis la sociologie historique dans Connected Sociologies, publié par Bloomsbury, en proposant la critique la plus rigoureuse de la manière dont les formations disciplinaires des sciences sociales reproduisent l'eurocentrisme en naturalisant des catégories historiquement situées — État, marché, société civile — comme universelles.

12.4. Race et ordre libéral : le racisme incrusté

Zoltán Búzás (2021) a introduit les concepts de « régimes de diversité raciale » et de « racisme ancré » (embedded racism) dans « Racism and Antiracism in the Liberal International Order », publié dans le numéro spécial de International Organization. Son argument est que les institutions libérales internationales ne sont pas simplement indifférentes à la race, mais qu'elles intègrent activement des hiérarchies raciales dans leurs structures de gouvernance, depuis les formules d' u de représentation dans les organismes multilatéraux jusqu'aux critères de conditionnalité de l'aide au développement. Siba N. Grovogui (1996) avait anticipé cette ligne de recherche dans Sovereigns, Quasi Sovereigns, and Africans: Race and Self-Determination in International Law, publié par University of Minnesota Press, où il a documenté comment le droit international a construit des catégories de souveraineté différenciées qui attribuaient aux peuples africains un statut juridique inférieur. Anievas, Manchanda et Shilliam (2014) ont proposé dans Race and Racism in International Relations: Confronting the Global Colour Line, publié par Routledge, la première évaluation collective de la manière dont la « ligne de couleur mondiale » — concept emprunté à W. E. B. Du Bois — a structuré les relations internationales du XIXe siècle à nos jours.

12.5. L'humiliation comme catégorie politique : perspectives francophones et allemandes

Bertrand Badie (2014) a formulé dans Le temps des humiliés : Pathologie des relations internationales, publié chez Odile Jacob, une critique de l'ordre international centrée sur l'expérience de l'humiliation en tant que catégorie politique : le système international ne produit pas seulement des inégalités et de l'exclusion, mais humilie systématiquement ceux qui ne participent pas à l'élaboration de ses règles, générant ainsi du ressentiment, de la radicalisation et des « pathologies » que les analyses conventionnelles traitent comme des aberrations externes au système alors qu'elles en sont en réalité le produit. Dans Rethinking International Relations (Badie, 2020), publié par Edward Elgar, il a prolongé cette analyse en proposant une reconceptualisation des relations internationales qui prend comme point de départ non pas le pouvoir des forts, mais l'expérience des faibles.

Dans la tradition allemande, Herfried Münkler (2023) a proposé dans Welt in Aufruhr : Die Ordnung der Mächte im 21. Jahrhundert, publié par Rowohlt, une lecture de l'ordre contemporain fondée sur la tradition de l'Ordnungspolitik : il a proposé un modèle pentapolaire — les États-Unis, la Chine, la Russie, l'Inde et l'Union européenne comme cinq grandes puissances formant un directoire de l'ordre mondial — qui diffère tant du unipolarisme libéral que du multipolarisme diffus. Wolfgang Streeck (2014) a fait valoir dans Buying Time: The Delayed Crisis of Democratic Capitalism, publié par Verso (original allemand : Suhrkamp, 2013), que les gouvernements occidentaux ont successivement « gagné du temps » grâce à l'inflation, à la dette publique et à la dette privée, et que le capitalisme et la démocratie sont en train de se séparer de manière fondamentale. Son concept d'États pris au piège entre le Staatsvolk (peuple citoyen) et le Marktvolk (peuple créancier) relie la crise de l'ordre international à ses fondements nationaux d'une manière que les analyses exclusivement systémiques ne saisissent pas.

12.6. Le Sud global en tant que sujet épistémique

Oliver Stuenkel (2016) a présenté dans Post-Western World: How Emerging Powers Are Remaking Global Order, publié par Polity, une perspective brésilienne qui montre comment les puissances émergentes ne se contentent pas de contester l'ordre existant, mais construisent activement des institutions parallèles — la Nouvelle Banque de développement, les mécanismes de paiement alternatifs à SWIFT, les plateformes numériques souveraines — qui préfigurent un ordre post-occidental. Arlene B. Tickner (2003), de l'université du Rosario à Bogota, avait posé dans « Seeing IR Differently: Notes from the Third World », publié dans Millennium, la question fondamentale de savoir comment les relations internationales sont perçues depuis le Sud global, concluant que la discipline reproduit un provincialisme déguisé en universalisme qui rend invisibles les expériences, les théories et les pratiques des sociétés non occidentales. Les rapports du Valdai Discussion Club et de la revue Russia in Global Affairs, dirigée par Fiodor Loukianov, représentent l'articulation la plus systématiqu e de la vision russe d'un ordre multipolaire, même s'ils doivent être lus en pleine conscience de leur proximité avec le pouvoir étatique. Loukianov a affirmé dans son éditorial de 2024 que « l'ordre libéral est révolu ; la décence a été abandonnée et les règles ont été oubliées », une formulation qui, malgré son origine intéressée, reflète un sentiment largement partagé en dehors des capitales occidentales.

PARTIE VI

RÉFORME INSTITUTIONNELLE ET GOUVERNANCE DES BIENS COMMUNS MONDIAUX

Chapitre 13. Réforme institutionnelle et gouvernance mondiale

13.1. L'héritage de Bretton Woods et ses insuffisances

L'architecture institutionnelle créée à Bretton Woods en juillet 1944 a été conçue pour un monde qui n'existe plus. Comme le montre Steil (2013), les institutions qui en ont résulté — le Fonds monétaire international et la Banque mondiale — reflétaient les rapports de force de cette époque particulière, avec les États-Unis comme puissance économique dominante et le dollar comme ancrage du système monétaire. Huit décennies plus tard, la répartition du pouvoir économique mondial a radicalement changé : la Chine représente désormais une part du PIB mondial supérieure à celle des États-Unis en termes de parité de pouvoir d'achat, mais sa participation aux droits de vote du FMI reste bien inférieure à ce poids économique. Dans « Global Governance after the Financial Crisis », publié dans Global Policy, Ngaire Woods (2010) a analysé comment le pouvoir de veto de facto des États-Unis — qui découle de leur participation supérieure à 15 % aux droits de vote du FMI, combinée aux seuils de majorité qualifiée requis pour les décisions fondamentales — constitue le principal obstacle structurel à la réforme de la gouvernance financière mondiale.

Joseph Stiglitz (2002) a présenté dans Globalization and Its Discontents la critique la plus célèbre des politiques du FMI du point de vue d'un ancien économiste en chef de la Banque mondiale, documentant comment les recettes d'ajustement structurel imposées aux pays en développement au cours des années 1990 ont aggravé les crises qu'elles étaient censées résoudre. José Antonio Ocampo (2017) a proposé dans Resetting the International Monetary (Non)System, publié par Oxford University Press, une réforme globale de l'architecture monétaire internationale qui comprend un rôle accru pour les droits de tirage spéciaux, la création d'un véritable prêteur international en dernier ressort et la réforme des mécanismes de vote. Ha-Joon Chang (2002) a démontré dans Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective, publié par Anthem Press, que les politiques de libre-échange et de libéralisation prescrites aux pays en développement par les institutions de Bretton Woods contredisaient les stratégies protectionnistes et interventionnistes utilisées par les puissances industrielles pour leur propre développement, une contradiction qui sape la légitimité de l'ordre économique libéral.

Ilene Grabel (2017) a proposé dans When Things Don't Fall Apart: Global Financial Governance and Developmental Finance in an Age of Productive Incoherence, publié par MIT Press, une lecture radicalement différente de la gouvernance financière mondiale après la crise de 2008. Face au discours conventionnel sur l'échec et la paralysie, Grabel a identifié ce qu'elle a appelé « l'incohérence productive » : des innovations institutionnelles pragmatiques — telles que les accords bilatéraux d'échange de devises ( ), les banques régionales de développement et les mécanismes de financement climatique — qui, sans répondre à une conception cohérente, ont considérablement élargi l'espace politique des pays en développement.

13.2. Clubs climatiques, gouvernance numérique et nouveaux cadres réglementaires

William Nordhaus (2015) a proposé dans « Climate Clubs: Overcoming Free-Riding in International Climate Policy », publié dans l'American Economic Review, un mécanisme pour surmonter le problème du resquillage dans l'action climatique : un club de pays engagés à respecter un prix minimum du carbone qui imposerait des droits de douane sur les importations en provenance de pays non membres, créant ainsi des incitations à l'adhésion progressive. Cette proposition académique a inspiré — bien que de manière considérablement atténuée — l'initiative du G7 Climate Club en décembre 2022, même si la version du G7, lancée en décembre 2022 sous la présidence allemande et officiellement définie comme « ouverte, coopérative et inclusive », a abandonné les deux mécanismes d'application centraux de la proposition originale de Nordhaus — le prix harmonisé du carbone et les droits de douane punitifs pour les non-membres —, ce qui a donné lieu à un instrument fondamentalement différent et nettement plus faible que le club exclusif imaginé par Nordhaus. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l'Union européenne, qui est entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026, répond à une logique analogue, mais avec des différences institutionnelles significatives : alors que Nordhaus proposait un club volontaire avec des pénalités tarifaires, le CBAM est un instrument réglementaire unilatéral qui internalise le coût du carbone dans les importations afin d'éviter la « fuite de carbone », c'est-à-dire le déplacement de la production émettrice vers des juridictions moins strictes en matière de réglementation.

Le Pacte numérique mondial, adopté le 22 septembre 2024 en annexe au Pacte pour l'avenir lors du Sommet des Nations unies pour l'avenir, constitue le premier cadre mondial complet pour la coopération numérique et la gouvernance de l'intelligence artificielle. Il établit un Panel scientifique international sur l'IA et un Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA, des instruments qui, bien que dépourvus de pouvoir contraignant, créent des espaces de délibération multilatérale dans un domaine jusqu'à présent dominé par la réglementation unilatérale et l'autorégulation des entreprises. Katharina Pistor (2019) a fait valoir dans The Code of Capital: How the Law Creates Wealth and Inequality, publié par Princeton University Press, que la codification juridique est le mécanisme fondamental par lequel les actifs acquièrent de la valeur et les inégalités se perpétuent, une perspective essentielle pour comprendre comment les règles relatives à la propriété intellectuelle, aux données et aux algorithmes configurent la répartition mondiale du pouvoir et de la richesse à l'ère numérique.

Chapitre 14. Gouvernance des espaces communs mondiaux : océans, Arctique et espace extra-atmosphérique

14.1. Les espaces communs comme test de la gouvernance mondiale

Les espaces communs mondiaux — les zones qui ne relèvent de la juridiction souveraine d'aucun État — constituent un test décisif de la capacité du système international à gérer les biens collectifs dans un contexte de fragmentation géopolitique. La haute mer, l'Arctique, l'Antarctique et l'espace extra-atmosphérique représentent le terrain où les tensions entre souveraineté nationale et intérêt collectif se manifestent le plus clairement, et où l'érosion de l'ordre multilatéral produit ses conséquences les plus tangibles. Chester Winston (2024) a repensé les espaces communs mondiaux dans Global Studies Quarterly en distinguant les « sphères de contrôle » — des espaces nominalement communs mais effectivement dominés par des acteurs puissants — et les « biens communs véritables » véritablement accessibles à tous, concluant que seuls l'espace extra-atmosphérique et l'Antarctique peuvent actuellement être qualifiés ainsi.

14.2. Les océans : l'accord BBNJ, une étape importante de la gouvernance multilatérale

L'Accord sur la conservation et l'utilisation durable de la diversité biologique marine des zones situées au-delà de la juridiction nationale (connu sous le nom d'accord BBNJ), dont le texte a été approuvé le 4 mars 2023 et formellement adopté par consensus le 19 juin 2023, représente l'avancée la plus significative en matière de gouvernance des océans depuis l'adoption de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) en 1982. L'accord est entré en vigueur le 17 janvier 2026, cent vingt jours après avoir atteint la soixantième ratification le 19 septembre 2025, et constitue le troisième accord d'application dans le cadre de la CNUDM, couvrant près des deux tiers de la surface océanique de la planète.

L'accord s'articule autour de quatre piliers : les ressources génétiques marines et le partage des avantages découlant de leur utilisation ; les outils de gestion basés sur les zones, y compris les zones marines protégées ; les évaluations d'impact environnemental ; et le renforcement des capacités et le transfert de technologies marines. Daniel Bodansky (2024) a judicieusement qualifié l'accord BBNJ de « quatre traités en un », identifiant des tensions internes entre les principes d'équité et de libre accès : les ressources génétiques marines sont-elles régies par le principe du « patrimoine commun de l'humanité » ou celui de la « liberté de la haute mer » ? Cette tension non résolue reflète une fracture plus large entre le Nord global — qui défend la liberté de recherche et d'accès — et le Sud global — qui exige le partage équitable des bénéfices tirés des ressources situées au-delà de toute juridiction nationale.

14.3. L'Arctique : de la gouvernance coopérative à la concurrence géopolitique

L'Arctique est l'espace commun mondial où l'intersection entre le changement climatique, la concurrence géopolitique et les ressources naturelles se manifeste avec le plus d'intensité. La fonte progressive de la calotte glaciaire arctique — qui a perdu environ 40 % de sa superficie minimale estivale depuis les années 1970 — ouvre simultanément de nouvelles routes maritimes, de nouveaux champs d'extraction de ressources et de nouveaux scénarios de rivalité stratégique entre les puissances arctiques et celles qui aspirent à étendre leur influence vers le nord.

Griffiths, Huebert et Lackenbauer (2011) ont présenté dans Canada and the Changing Arctic trois perspectives contrastées sur la souveraineté et la sécurité canadiennes dans l'Arctique : l'interprétation sécuritaire de Huebert, qui met l'accent sur les menaces stratégiques et la dynamique de la « course polaire » ; l'approche coopérative de Lackenbauer, qui privilégie la diplomatie et la gouvernance institutionnelle ; et l'approche de Griffiths, axée sur la souveraineté par la participation à des institutions circumpolaires. Greaves et Lackenbauer (2021) ont actualisé cette analyse dans Breaking Through, en examinant la souveraineté et la sécurité à l'intersection de la mondialisation, du changement climatique et de la concurrence géopolitique, avec une attention particulière pour la souveraineté autochtone — une dimension généralement absente de l'analyse conventionnelle de la sécurité, mais qui s'avère analytiquement indispensable dans le contexte arctique canadien. Lackenbauer et Lajeunesse (2018) ont complété cette littérature par une analyse spécifique des ambitions chinoises dans l'Arctique du point de vue canadien, documentant l'autoproclamation de la Chine en tant qu'« État quasi arctique » (near-Arctic state) et ses investissements croissants dans la recherche et les infrastructures dans la région.

Pour le Canada, l'Arctique est à la fois un vecteur de souveraineté, un théâtre de sécurité et un espace de coopération autochtone dont la gestion met à l'épreuve la cohérence de la stratégie de puissance moyenne. La politique de défense Our North, Strong and Free (2024) et l'engagement de consacrer 5 % du PIB à la défense d'ici 2035 comprennent des éléments importants de modernisation des capacités de surveillance et de défense du Nord, notamment la mise à niveau du North Warning System (système d'alerte du Nord, successeur de la ligne DEW) et l'acquisition de capacités de patrouille maritime dans l'Arctique. La tension entre le discours coopératif du Conseil de l'Arctique — dont le fonctionnement a été gravement perturbé par la suspension des relations avec la Russie depuis février 2022 — et la dynamique de concurrence géopolitique qui s'intensifie dans la région illustre un schéma récurrent dans la gouvernance des espaces communs : les institutions conçues pour la coopération fonctionnent tant que les conditions géopolitiques le permettent, mais elles ne sont pas suffisamment solides pour fonctionner efficacement sous pression.

14.4. L'espace extra-atmosphérique : de l'exploration à la concurrence stratégique

L'espace extra-atmosphérique représente peut-être l'espace commun mondial où l'écart entre les principes normatifs de gouvernance et les pratiques réelles des acteurs est le plus prononcé. Le Traité sur l'espace extra-atmosphérique de 1967, qui établit le principe de l'utilisation pacifique et de la non-appropriation de l'espace par aucun État, a été conçu pour un monde où seules deux superpuissances avaient la capacité d'accéder à l'orbite. Six décennies plus tard, plus de 90 États exploitent des satellites, des entreprises privées (SpaceX, Blue Origin, OneWeb) ont transformé l'économie spatiale, et la constellation de satellites en orbite terrestre basse est passée de quelques centaines à plus de dix mille, générant des problèmes de congestion, de débris spatiaux et de sécurité que le cadre juridique existant n'est pas en mesure de gérer.

Morin et Richard (2021) ont montré dans leur analyse empirique de 1 042 accords de gouvernance spatiale que peu d'entre eux traitent l'espace comme un véritable bien commun : les acteurs puissants ont tendance à éviter les principes liés aux biens communs, préférant des cadres bilatéraux ou plurilatéraux qui préservent leur avantage concurrentiel. Cette tendance à la fragmentation réglementaire de l'espace reflète une dynamique plus large de la gouvernance des espaces communs : lorsque l'accès et l'exploitation d'un espace commun acquièrent une valeur stratégique, les puissances ayant la capacité d'y accéder préfèrent les accords informels et asymétriques aux cadres multilatéraux contraignants qui limiteraient leur liberté d'action.

PARTIE VII

CONCLUSIONS ET PROPOSITIONS

Chapitre 15. Vers une gouvernance mondiale renouvelée : conditions, ressources et obstacles

15.1. Synthèse de l'argumentation

Le parcours analytique de ce document permet d'articuler des conclusions interdépendantes qui répondent à la question centrale posée dans l'introduction : quel type d'ordre peut être construit après le déclin de la fiction commode de l'ordre libéral international, et quel rôle revient aux puissances moyennes dans cette construction ?

Tout d'abord, l'ordre international libéral, tel qu'il a été conçu et maintenu depuis 1945, a cessé d'exister en tant que système opérationnel de gouvernance mondiale. Cette affirmation n'implique pas que toutes ses institutions se soient effondrées — beaucoup conservent une fonctionnalité et une légitimité partielles — mais que le principe organisateur qui leur conférait leur cohérence — la combinaison de l'hégémonie américaine, du multilatéralisme institutionnalisé et de l'ouverture économique progressive — s'est dissous. L'expression de Carney, « pleasant fiction », rend compte avec précision de cette réalité : l'ordre était fictif non pas parce que ses institutions étaient inexistantes, mais parce que le récit de son universalité était intenable, et il était commode parce que tant les puissances qui le dirigeaient que celles qui le toléraient en tiraient suffisamment d'avantages pour entretenir l'illusion.

Deuxièmement, l'émergence des puissances moyennes en tant qu'acteurs dotés d'une capacité d'action propre constitue une réponse structurelle à l'érosion du parapluie hégémonique, renforcée par des vecteurs de transformation systémique — la révolution technologique, la crise climatique, le populisme — qui génèrent à la fois des menaces et des opportunités pour les États intermédiaires. Le cas du Canada sous Carney illustre que l'option d'une coalition de puissances moyennes est viable mais exigeante : elle nécessite un engagement sans précédent en matière de défense (5 % du PIB d'ici 2035, destiné aux besoins fondamentaux de défense), une diversification commerciale qui implique de négocier avec des adversaires stratégiques sans s'aliéner ses alliés, une stratégie en matière de minéraux critiques et de transition énergétique, et une diplomatie qui combine confrontation sélective et coopération pragmatique.

Troisièmement, l'Union européenne apparaît comme un acteur dont la capacité d'influence mondiale réside dans la réglementation, la projection normative et la construction de marchés, mais dont la compétitivité s'érode à un rythme alarmant. La convergence entre les stratégies canadienne et européenne suggère que les puissances moyennes et les blocs réglementaires trouvent des formes de coopération qui transcendent les catégories analytiques traditionnelles.

Quatrièmement, toute proposition de gouvernance renouvelée qui aspire à la légitimité doit intégrer les perspectives que l'ordre libéral a passées sous silence : la sécurité humaine comme paradigme alternatif à l'étatocentrisme, les perspectives féministes et décoloniales qui révèlent les exclusions constitutives de l'ordre, et les voix du Sud global qui proposent des alternatives théoriques et pratiques au canon occidental. La gouvernance des espaces communs mondiaux offre un terrain d'essai privilégié : le succès de l'accord BBNJ montre que la coopération multilatérale reste possible même dans un contexte de fragmentation géopolitique ; la dégradation de la gouvernance arctique après la suspension des relations avec la Russie montre la fragilité des cadres de coopération sous pression ; la concurrence dans l'espace extra-atmosphérique anticipe les dynamiques qui domineront la gouvernance mondiale dans les décennies à venir.

15.2. Conditions de viabilité : fiction commode ou stratégie réalisable ?

Il convient de poser une question à laquelle ce document se doit de répondre en toute honnêteté : la proposition d'un nouvel ordre articulé par les puissances moyennes est-elle une autre « fiction commode » — produite cette fois-ci par des universitaires et des instituts d'études mondiales plutôt que par des diplomates et des hommes d'État — ou s'agit-il d'une stratégie viable assortie de conditions identifiables ? La réponse exige de distinguer entre ce que cette analyse peut établir et ce qui reste dans le domaine de l'incertitude.

Ce que l'analyse peut établir, c'est que la stratégie des puissances moyennes ne nécessite pas de conditions utopiques, mais des conditions empiriquement observables, dont certaines sont déjà partiellement remplies. Six conditions de viabilité peuvent être identifiées pour une gouvernance articulée par les puissances moyennes :

Première condition : une masse critique de puissances moyennes dotées d'une cohésion démocratique interne. La stratégie présuppose qu'un nombre suffisant d'États intermédiaires — pas tous, mais un noyau — maintiennent des institutions démocratiques fonctionnelles capables de soutenir des engagements multilatéraux tout au long des cycles électoraux. Comme le montre le chapitre 10, le populisme érode précisément cette condition, d'où l'intérêt de la Russie et des États-Unis à voir ces postulats adoptés, dans une perspective d'hégémonie, ce que l'on a également appelé le « souverainisme », alors qu'il n'existe pas les moyens militaires, économiques, sociaux, en un mot, fédéraux, pour les soutenir, et c'est précisément ce dont il s'agit tant pour les États-Unis que pour la Russie. Le degré de conformité actuel est partiel : le Canada, les pays nordiques, la Corée du Sud, le Japon, l'Australie et la Nouvelle-Zélande maintiennent des démocraties solides ; le Brésil, l'Indonésie et la Turquie présentent des faiblesses importantes ; et certains États considérés comme des puissances moyennes (Arabie saoudite, Émirats arabes unis) ne sont pas du tout des démocraties.

Deuxième condition : absence de veto actif de la part des superpuissances. La stratégie ne nécessite pas le soutien de Washington, Pékin ou Moscou, mais exige qu'aucune de ces puissances n'utilise activement son pouvoir pour saboter les initiatives des puissances moyennes. Cette condition est partiellement remplie sous Trump 2.0 : les États-Unis ont abandonné leur leadership multilatéral, mais leur capacité à bloquer activement les initiatives qui ne les concernent pas est limitée, comme l'illustrent les vingt-neuf accords conclus lors de la COP30 sans la participation américaine.

Troisième condition : complémentarité fonctionnelle entre les puissances moyennes participantes. La stratégie de coalition exige que les membres apportent des capacités complémentaires plutôt que redondantes. L'analyse montre que cette condition est naturellement remplie : le Canada apporte des ressources naturelles, des minéraux critiques et une crédibilité diplomatique ; l'UE apporte son pouvoir réglementaire et son marché ; les pays nordiques apportent leur innovation et leur légitimité en matière de gouvernance ; la Corée du Sud et le Japon apportent leurs capacités technologiques ; l'Australie apporte son rayonnement dans la région indo-pacifique ; et les puissances moyennes du Sud global apportent leur légitimité représentative et leur connaissance locale.

Quatrième condition : des institutions flexibles à géométrie variable. La stratégie ne nécessite pas une nouvelle organisation internationale formelle, mais la capacité de former des coalitions fonctionnelles à géométrie variable — ce que la littérature a appelé « minilatéralisme » (Naím, 2009), « clubs de gouvernance » (Nordhaus, 2015) ou « multilatéralisme flexible » (Patrick, 2015) — qui opèrent tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des institutions existantes.

Cinquième condition : un discours légitimant qui transcende l'Occident. Tout ordre proposé par les puissances moyennes occidentales qui serait perçu comme une simple reformulation de l'hégémonie libérale échouera pour les mêmes raisons que l'ordre qu'il prétend remplacer. L'intégration authentique — et non décorative — des perspectives du Sud global, féministes et décoloniales n'est pas une concession éthique, mais une condition fonctionnelle de viabilité : un ordre dont les règles ne reflètent que les valeurs et les intérêts d'une fraction du monde ne suscitera pas l'adhésion nécessaire à sa pérennité.

Sixième condition : capacité à produire des biens publics mondiaux. La légitimité de tout ordre dépend en fin de compte de sa capacité à résoudre des problèmes que les acteurs individuels ne peuvent résoudre seuls. Si les coalitions de puissances moyennes démontrent une capacité effective à faire progresser la gouvernance climatique, la réglementation technologique, la protection des espaces communs et la gestion de la mobilité humaine, leur légitimité se fondera sur des résultats et non sur des déclarations.

15.3. Ressources disponibles et lacunes identifiées

Les ressources dont disposent les puissances moyennes pour mettre en place une gouvernance renouvelée sont considérables mais inégalement réparties. Sur le plan matériel, l'engagement du Canada d'investir 5 % du PIB dans la défense d'ici 2035 — répartis entre 3,5 % pour les besoins fondamentaux de défense et 1,5 % pour les dépenses connexes (infrastructures critiques, cyberdéfense, résilience civile) — représenterait, s'il était respecté, l'un des plus importants investissements dans la sécurité d'un pays du G7 par rapport à son PIB. Le plan ReArm Europe/Readiness 2030 vise à mobiliser jusqu'à 800 milliards d'euros supplémentaires en dépenses de défense européennes d'ici 2030. La stratégie canadienne en matière de minéraux critiques positionne le pays comme un fournisseur alternatif aux chaînes d'approvisionnement dominées par la Chine. Le pouvoir réglementaire européen — CBAM, loi sur l'IA, RGPD, loi sur les matières premières critiques — constitue un instrument d'influence mondiale sans équivalent.

Sur le plan institutionnel, les puissances moyennes disposent d'un réseau dense d'institutions multilatérales, régionales et fonctionnelles qui, bien qu'affaiblies, offrent des plateformes de coordination : le G7 (dont le Canada est membre), le G20 (auquel participent le Canada, l'UE, l'Australie, la Corée du Sud, l'Indonésie, le Brésil, la Turquie et d'autres pays), l'OTAN (qui regroupe plusieurs puissances moyennes), les mécanismes de coopération transpacifique (CPTPP) et les accords minilatéraux émergents.

Les lacunes sont toutefois importantes. Premièrement, le déficit de financement : les engagements annoncés — allant de 5 % du PIB canadien à 800 milliards d'euros européens — sont des promesses dont la réalisation dépend de conditions fiscales, politiques et électorales qui ne sont pas garanties. Deuxièmement, le fossé de la représentation : les coalitions de puissances moyennes qui se constituent actuellement ont un biais occidental prononcé qui limite leur légitimité mondiale. Troisièmement, le fossé de la coordination : la prolifération des forums minilatéraux (AUKUS, Quad, MIKTA, associations bilatérales) génère fragmentation et duplication. Quatrièmement, le fossé technologique : malgré le pouvoir réglementaire européen, la capacité de production technologique de pointe reste concentrée aux États-Unis et en Chine, ce qui limite l'autonomie stratégique des puissances moyennes dans le domaine numérique.

15.4. Obstacles identifiés

Cinq obstacles principaux s'interposent entre la situation actuelle et la concrétisation d'une gouvernance articulée par les puissances moyennes.

Premier obstacle : la résistance des superpuissances. Un ordre non hégémonisé par aucune grande puissance contredit les intérêts tant des États-Unis (qui perdraient leur position dominante) que de la Chine (qui aspire à une position dominante alternative). Les deux superpuissances disposent d'instruments — économiques, technologiques, militaires — pour saboter les coalitions de puissances moyennes qui menacent leurs intérêts.

Deuxième obstacle : la fragilité démocratique interne. Comme le montre le chapitre 10, le populisme érode la capacité des démocraties à maintenir des engagements multilatéraux durables. Un changement de gouvernement dans l'une des puissances moyennes clés — des travaillistes australiens à une coalition populiste, des libéraux canadiens aux conservateurs — peut démanteler en un cycle électoral les coalitions construites au fil des décennies.

Troisième obstacle : l'asymétrie entre les coûts et les bénéfices. Les coûts de la coopération multilatérale sont immédiats, visibles et concentrés (dépenses de défense, droits de douane climatiques, réglementation technologique), tandis que les bénéfices sont différés, diffus et répartis. Cette asymétrie génère une pression constante vers le free-riding que les mécanismes d' u de coopération des puissances moyennes, dépourvus du pouvoir coercitif dont disposait la puissance hégémonique, ont du mal à contrer.

Quatrième obstacle : la reproduction des exclusions de l'ordre précédent. L'observation selon laquelle le cadre analytique du présent document reproduit la logique qu'il prétend critiquer, bien qu'il s'agisse au moins de l'atténuer — en centrant l'analyse sur les États et les élites, en privilégiant les discours des dirigeants sur les pratiques des peuples — s'applique avec la même force aux stratégies des puissances moyennes qui sont proposées : si les coalitions de puissances moyennes se construisent entre les élites gouvernementales sans la participation de la société civile, des peuples autochtones, des mouvements de base et des communautés les plus touchées par les crises mondiales, le résultat sera une version plus plurielle mais non moins élitiste de l'ordre libéral qu'elles prétendent remplacer.

Cinquième obstacle : la rapidité des transformations systémiques. La révolution technologique, la crise climatique et la fragmentation géoéconomique progressent à une vitesse qui dépasse la capacité de réaction des institutions multilatérales, même les plus flexibles. Les coalitions de puissances moyennes fonctionnent par la négociation, le consensus et la construction de la légitimité – des processus lents – alors que les transformations technologiques et environnementales s'accélèrent de manière exponentielle.

15.5. Programme de recherche futur

L'analyse présentée dans ce document suggère au moins sept pistes de recherche qui méritent d'être approfondies. Premièrement, l'étude comparative systématique des stratégies des puissances moyennes — Canada, Australie, Corée du Sud, Japon, Indonésie, Brésil, Turquie, pays nordiques — face à la fragmentation géoéconomique, avec une attention particulière aux mécanismes de couverture (hedging) et aux conditions dans lesquelles la coordination entre puissances moyennes se transforme en alliance formelle. Deuxièmement, l'analyse du pouvoir réglementaire en tant que forme de géoéconomie normative, avec une attention particulière aux effets de diffusion (ou de fragmentation) du modèle réglementaire européen. Troisièmement, l'exploration des modèles de « démoicratie » et de gouvernance différenciée au-delà de l'Europe — dans l'Union africaine, l'ASEAN, le Mercosur et la CELAC — en tant que laboratoires d'intégration dont les enseignements restent insuffisamment étudiés. Quatrièmement, le développement de cadres analytiques intégrant les perspectives féministes, décoloniales et du Sud global comme fondements épistémologiques et non comme compléments décoratifs. Cinquièmement, l'étude des implications de l'intelligence artificielle générative pour la souveraineté, la démocratie et la répartition mondiale du pouvoir. Sixièmement, l'analyse des liens causaux entre l'érosion démocratique nationale et l'affaiblissement de la coopération multilatérale, un domaine où les preuves empiriques sont encore insuffisantes. Septièmement, l'examen des perspectives latino-américaines sur l'ordre international — de l'autonomie relationnelle de Russell et Tokatlian au régionalisme post-hégémonique de Riggirozzi et Tussie, en passant par l'interrègne de Sanahuja et le régionalisme à la carte de Quiliconi et Salgado Espinoza — comme sources d'innovation théorique et pratique pour la gouvernance mondiale.

15.6. Note finale

L'ordre international libéral était, comme l'a dit Carney à Davos, une fiction commode. Sa fin n'est pas une catastrophe mais une opportunité — l'opportunité de construire un ordre qui n'a pas besoin d'être fictif pour être fonctionnel, et qui n'a pas besoin de la convenance de quelques-uns pour mériter le soutien de tous. Les puissances moyennes, si elles agissent avec l'ambition stratégique, l'humilité épistémologique et l'honnêteté quant à leurs propres limites que les circonstances exigent, peuvent contribuer de manière décisive à cette construction. Mais l'honnêteté analytique exige de reconnaître que cette proposition est une hypothèse qui nécessite une vérification empirique , et non une certitude. Les conditions de viabilité sont identifiables mais ne sont pas garanties ; les ressources sont considérables mais insuffisantes à elles seules ; les obstacles sont redoutables et certains d'entre eux — la rapidité des transformations technologiques et environnementales, la fragilité démocratique des puissances moyennes elles-mêmes — peuvent s'avérer insurmontables. Ce que ce document peut offrir, ce n'est pas la certitude que les puissances moyennes construiront un nouvel ordre, mais la démonstration raisonnée que l'entreprise est théoriquement cohérente, empiriquement fondée et stratégiquement nécessaire — et que l'échec de cette tentative garantit, avec un degré de certitude beaucoup plus élevé, la prévalence d'un désordre qui ne profitera à personne, sauf à ceux qui disposent de la puissance brute pour s'imposer .

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